Vivons heureux sans en avoir l'air
Petite chronique de la vie, comme elle est...

25 mars 2006

From then to now : histoire d'une génération

[Comme promis, et surtout parce que j'ai sincèrement savouré ces deux romans... en espérant vous ouvrir l'apétit et en vous souhaitant un bonne dégustation.]

Birmingham, fin des années 70. Il y a quelque chose de pourri au royaume d'Angleterre.


Le pays sombre par pans entiers : usines qui ferment, économie en berne et inflation galopante, montée du racisme ordinaire, explosion de la question nord-irlandaise. Un naufrage qu'accompagne, à la manière d'une bande originale, la ringardisation d'un rock bientôt has been et l'émergence du punk : impasse de la sophistication, tentation du chaos. Trois ados inséparables, Benjamin Trotter, Philip Chase et Doug Anderton, assistent à la fin d’un monde ; moins concernés pourtant par les soubresauts politiques (l'échec du Labour façon Wilson ou Callaghan et l'émergence de Thatcher) que par ceux de leur adolescence. Bienvenue au Club.

Londres, fin des années 1990. Il y quelque chose d'étrange, de changé au royaume d'Angleterre.


Les députés New Labour, arrivés au pouvoir, s’habillent désormais en Gucci. Les moquettes épaisses sont l'humus d'un désenchatement cynique. Confusement, la rumeur du monde (le 11 septembre, la guerre en Irak) sert d'arrière plan à des histoires qui suivent leur cours, improbablement proches les unes des autres, comme un club trop exclusif. Quadra emblématiques de leur génération, Ben, Phil et Doug ont vieilli, ils n'ont pas changés. Les vies s'entrecroisent, se poursuivent, se continuent. Se répètent obstinément. Nos protagonistes sont à présent parents. Parents d'enfants qu'on pressent semblables et qu'on découvre très (trop ?) lucides. Boucle bouclée, Cercle fermé.

Jonathan Coe avait commencé son premier volume à Berlin en 2003 par la rencontre impromptue de Philip Chase et Lois, la soeur de Benjamin Trotter. Ou plutôt par la rencontre impromptue de leurs enfants, curieux de comprendre leurs parents. Le second s'achève au même endroit (même si l'on s'en doute, le procédé est élégamment tourné) et l'ensemble semble n'être qu'une longue digression pour tenter d'expliquer le devenir de la génération 61 (celle de l'auteur) et l'état de la société britannique.

Digression brillante au cours de laquelle Coe manie avec maestria la pallette des genres narratifs tout en tissant patiemment l'histoire de chacun. Rythme et minutie. C'est d'ailleurs toute l'ambition de l'oeuvre : capturer l'air du temps dans le récit enchevêtré de ces vies, récit à l'architecture précise et rigoureuse, servi par une écriture inventive. Le pari est osé, la manière originale. Et finalement, l'ensemble est plutôt réussi : il se dégage de ces deux livres une atmosphère et une vérité.


Certes, on pourra trouver convenues certaines des postures ou des critiques. Certes l'analyse sociologique n'est pas particulièrement ingénieuse ou originale. Certes... Mais il serait injuste de ne pas reconnaître à Coe la force narrative de ce diptyque et surtout l'élégance de l'exploration chirurgicale de la psychologie de ses personnages derrière laquelle on devine une véritable empathie. Et puis, ce n'est pas un essai, même si certains veulent y voir un roman politique. C'est peut être la critique désabusée de notre société mais c'est surtout le portrait efficace et fidèle de Ben, Claire, Doug, Philip, Lois, Paul... nés autour de 1960, à Birmingham, Royaume-Uni.

Regard lucide, sans complaisance mais, quelque part, compatissant sur une époque, une génération et, au delà, sur la nature humaine.