Vivons heureux sans en avoir l'air
Petite chronique de la vie, comme elle est...

23 mars 2006

[miscellanée] Figures de réthorique

De battre mon coeur s'est arrêté.

Pour la plupart d'entre nous, il s'agit du
dernier film de Jacques Audiard (sur un scénario de Tonino Benacquista), un film beau et violent servi par une interprétation soignée, notamment portée par Romain Duris, et récemment revenu sous les feux de l'actualité après son triomphe lors de la dernière cérémonie des Césars. Je dois avoir un brouillon de critique quelque part (peut être un jour publiable et publiée).

Les plus sensibles à la beauté du verbe auront été séduits par le rythme étrange de ce titre et par sa force.

Et les plus érudits auront reconnu une hyperbate*. A moins que ce ne soit une anastrophe ? Ce qui fournit en tout cas un sujet pour une conversation aussi mondaine que passionnante au cours de laquelle vous pourrez briller par
votre connaissance de la réthorique grecque et latine, votre capacité à transformer un sujet finalement assez commun (un bon film français, qui n'est pourtant pas un sujet franchement populaire ou vulgaire - de vulgus -, pour ça, il fallait lancer la conversation sur les Bronzés 3...) en une dissertation hermétique capable d'exclure voire d'exaspérer l'ensemble de vos commensaux et finalement par une inculture sans nom.

Car si certains prétendent que l'anastrophe est du ressort du grammairien tandis que l'hyperbate appartient au champ de la réthorique, toutes les deux désignant un renversement de l'orde habituel des mots (quoique l'hyperbate désigne plus précisemment une modification de l'ordre habituel des mots par une antéposition ou, le plus souvent, par une postposition, ou une disjonction de deux termes habituellement réunis, d'où la conclusion tirée par certains que l'hyperbate n'est pas exactement une inversion, mais, sur ce point précis, je suis dubitatif), un retour aux
sources (Quintilien** en l'occurence) nous permet d'affirmer qu'à propos d'hyperbate, "rien d’autre ne peut rendre rythmique la prose qu’une mutation opportune dans l’ordre des mots" tandis que lorsque "l’hyperbate porte sur deux mots, elle s’appelle anastrophe, une sorte de reuersio."

En bref, en clair et en toute simplicité, une anastrophe est une hyperbate, mais de deux mots.

Et voilà, il suffit de le demander... quand à la question de savoir pourquoi ce billet ? eh bien...

i. c'est tout de même moins soporifique ici qu'à table et mes commensaux me savent gré d'éviter ce genre de sujet...
ii. cependant, quand on me pose des questions, et comme je suis un garçon poli, je m'efforce de répondre (surtout quand j'ai pas trop d'idées de billet ou plutôt qu'elles mûrissent lentement).


PS : réflexion faite, ce n'est pas excatement le billet type de la série miscellanée (je ne vous ai pas entretenu des anaphores et des apagogies, ni des syllepses - il y en a une, au moins, dans ce billet... -, ni des exordes... Ah, j'aurais dû, vous m'auriez écouté...)

* Rien à voir avec les hyperblates rencontrées par Tonfa lors de son voyage en Bielorussie au pays merveilleux d'Alexander Lukashenko (imaginez, 7% de croissance, 2% de chômage, le rêve, hein ? - ah, oui, c'est vrai, le CIA factbook précise : "[s]ince his election in July 1995 as the country's first president, Alexander Lukashenko has steadily consolidated his power through authoritarian means." mais moi, je dis qu'il faut pas mégoter. En plus, les gens là-bas ils ont l'air très contents, ils l'ont réélu avec 82,6% des voix, un peu comme notre président à nous qu'on en est très content aussi et depuis 1995, tout pareil - sauf la croissance et le chômage, alors...).


** [petit résumé pour les flemmards et les pressés]

Quintilien, de son nom complet Quintilien de Calagarris, est un rhéteur et pédagogue latin, contemporain de Cicéron, qui vécu vers 30 à 100 ap. JC.

Après une carrière d'avocat au cours de laquelle il brille par l'éloquence de ses plaidories (pour ceux qui se demanderaient le différence entre plaidoyer et plaidoirie, il ne semble pas qu'il y en ait, simplement, plaidoyer est relativement tombé en désuétude), il fonde une une école de rhétorique qui va devenir parmi les plus courues de la capitale, rassemblant les fils de bonnes familles. Il devient le premier professeur de rhétorique rémunéré par l'état sous Vespasien.

Homme de confiance et ami de Pline l'Ancien, il compte parmi ses élèves Pline le Jeune, les neveux de Domitien, peut être Tacite. On perd sa trace après les années 98 mais certains supposent qu'il est mort sous Adrien, vers 120. Je mentionne Adrien ou Hadrien pour rappeler l'existence des Mémoires d'Hadrien de Marguerite Yourcenar, tour de force littéraire et historique absolument remarquable que j'aimerai relire, à l'occasion...

[cette dernière micro note personnelle, parce que je me disais hier que j'arrêterai de poster tant que je n'aurais rien de personnel à raconter, de peur que ce blog ne dévie de son but premier et nombriliste]