En deçà des mots, au delà des apparences
On plonge dans The secret life of words (La Vida secreta de las palabras) comme dans une histoire banale dont on pressent des ressorts plus intimes, plus douloureux. On plonge... ou plutôt on se perd en pleine mer, sur une plate-forme pétrolière. Une u-topie où les solitudes se rencontrent.Solitude d'un grand brûlé, Josef (Tim Robbins), intransportable, aveugle, dont l'assurance fanfaronne dissimule à peine la souffrance et cache bien mal et l'angoisse de la mort et celle de la vie, maintenant.
Solitude d'Hanna (Sarah Polley), infirmière manifestement étrangère, naufragée de la vie, échouée dans une usine irlandaise.
Hanna que rien ne retient, qui traverse ses journées, diaphane, presque invisible. Elle ne vit pas vraiment, prisonnière de mille minuscules rituels dont on sent tout le poids, toute la charge. Mille rituels qui la protègent du monde extérieur, de la vie, tout autant qu'ils l'y ancrent. On la sent trop légère pour vivre. Trop lourde aussi. A de minuscules petits riens, on comprend qu'elle est sourde. Qu'elle ne peut plus être enjouée, qu'elle ne sait pas chasser une angoisse qui sourd doucement. On comprend qu'elle ne peut plus vivre. Perdue dans un monde qui ne peut pas comprendre.
C'est l'histoire d'une jeune femme sourde qui se protège dans son silence.
C'est l'histoire d'un homme qui voulait sauver un ami. Brûlé. Aveugle.
Et c'est une histoire sur les secrets trop lourds. Une belle histoire, à la fois retenue et profonde. Une rencontre où ne rien voir et ne pas entendre permet de mieux comprendre, en deçà des mots, au delà des apparences.
Une rencontre mise en relief par d'autres solitudes plus effacées, stigmates de souffrances et de génie.
On ne peut s'empêcher, sur cette plateforme pétrolière habitée par une oie improbable, de penser l'Albatros de Baudelaire, empêché de marcher par ses ailes de géants ou empêtré dans une marée noire oubliée...
Isabel Coixet nous livre une tragédie intime, délicate, qui nous emporte, à toutes petites touches, là où nous ne pensons pas, ne voulons pas aller. Mis en présence, non pas des grands drames de l'Histoire qui se résument, s'écrivent et, peut-être, un jour s'apprendront et se retiendront, mais des drames intimes, des histoires personnelles. D'histoires presque invisibles. D'histoires indicibles qui ne trouvent pas le chemin des mots pour se dire. Et qui, en silence, lentement, mutilent et tuent aussi sûrement qu'insidieusement.
Mais loin de s'arrêter à une tragédie terrible, inexorable, elle nous montre "la vie secrète des mots" qui pansent, apaisent et cicatrisent. Comment on vit après. Accepter de vivre. Lâcher prise. Puisque c'est le secret. Even if some can't...
Un film sur l'incommunicabilité et l'incommensurabilité de la souffrance. Un film sur les cicatrices de l'Histoire (et les cicatrices des histoires). Dur, parfois. Beau et joyeux, malgré tout.
The secret life of words (La Vida secreta de las palabras), 2005 d'Isabel Coixet avec Sarah Polley (Hanna ) et Tim Robbins (Josef).

2 Comments:
Très bien rendu, Monsieur Jean, merci.
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Anonyme, at 8:13 AM
Je suis heureux que le film vous ait touchée... Moi, j'ai repensé à des amis rwandais, je me suis tu et j'ai essayé d'écrire. Parce que c'est un beau film et pour eux aussi.
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Monsieur Jean, at 12:16 AM
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