Vivons heureux sans en avoir l'air
Petite chronique de la vie, comme elle est...

15 avril 2006

Obscur-clair

Le clair-obscur. C'est peut-être de secret des oeuvres les plus fortes du Caravage ou de Rembrandt. Manière pleine d'équilibre et de contrastes qui fait ressortir toute l'intensité d'une scène.

Faire ressortir l'intensité d'une scène, d'un paysage, d'un moment. Comme le faisait ma grand mère dans ses lettres. Ses lettres qui m'arrivaient chaque semaine. Chaque semaine depuis le début de ma sup, elle m'écrivait. Pour me raconter un souvenir ou le soleil de printemps qui éveille doucement la nature. Pour me dire ce qui pèse dans une vie, me dire le poids de l'amour. Elle m'écrivait comme on lègue avec sagesse, petit à petit. Comme on transmet un savoir accumulé sur toute une vie. Une belle vie, parfois dure mais toujours pleine d'une espérance qui ne l'a jamais quittée.

Chaque semaine, elle m'écrivait. Sa manière à elle de m'accompagner durant toutes ces années.

Et peu à peu, les lettres se sont faites plus courtes, plus denses. Les lignes moins droites, le trait plus malhabile. Peu à peu, sa vue a baissé. Peu à peu, il lui a fallu accepter de ne plus pouvoir écrire, de ne plus pouvoir raconter. Peu à peu, elle n'a plus pu qu'aimer. Et moi, je n'ai peut-être pas su voir, pas su écouter. Pas su être là.

L'obscur-clair. Je crois que je n'ai pas d'autre mot pour parler de ce que j'ai compris de ces longs mois où ses yeux l'avaient trahie. Obscur-clair, parce qu'elle ne pouvait plus écrire, parce qu'elle ne voyait plus vraiment. Mais obscur-clair, parce qu'au delà de cette souffrance et de ce renoncement, elle vivait de cette espérance qui ne l'avait jamais quittée. Obscur-clair, parce qu'à présent, elle me disait son amour de la manière la plus simple et la plus sobre qui soit. La plus lumineuse aussi.

Et puis, elle est partie, partie rejoindre son mari qui l'avait quittée trop tôt, 40 ans plus tôt, presque jour pour jour. Elle est partie au terme d'une vie, belle, parfois dure, toujours pleine d'espérance et surtout lourde. Lourde d'amour.

Merci, Mam. Merci.

[aussi en guise de réponse...]

3 Comments:

  • Hier, en rentrant chez moi j’ai entendu, venant du ciel, la voix aimante et fière d’un grand-père disant à sa femme, à propos d’un de ses petits enfants, à peu près ceci : « Merci encore de l’avoir aimé pour deux. Tu as vu ? Il a tout compris… Tu as déteint sur lui, tu sais… C’est donc toi qui lui a appris à écrire comme ça ? »

    By Anonymous Anonyme, at 11:12 AM  

  • > C’est donc toi qui lui a appris à écrire comme ça ?

    Un jour il faudra que je raconte mes premières dictées avec ma grand mère...

    By Blogger Monsieur Jean, at 11:57 AM  

  • :)

    Je ne savais pas qu'ils étaient au dessus de Londres... Je ne peux pas confirmer pour mon grand père, mais c'est bien la voix de ma grand mère.

    By Blogger Monsieur Jean, at 3:59 PM  

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