Vivons heureux sans en avoir l'air
Petite chronique de la vie, comme elle est...

20 avril 2006

Remember, remember the fifth of November...

Evey Hammond: Does it have a happy ending?
V: As only celluloid can deliver.


Bon, avant de commencer, il faut que je précise : autant j'ai du mal avec les oeuvres de science fiction (genre les romans en 42 tomes en poche mal édités avec en guise de couverture une sale illustration sans goût sur une espèce de fond gris, bref, vous voyez très bien ce que je veux dire), autant j'ai un faible pour les romans d'anticipation proche, intelligents et qui donnent à réfléchir. Un peu comme Globalia de Jean-Christophe Rufin ou Le meilleur des mondes d'Aldous Huxley. Et le maître en la matière, amhada (à mon humble avis d'amateur) c'est sans conteste George Orwell. 1984 (c'est un peu l'exemple évident) ou bien l'excellent (et très trop longtemps inédit en France) La ferme de animaux (à lire absolument !).

Bon, tout ça pour dire que j'avais un très gros a priori positif en allant voir V pour Vendetta (V for Vendetta) de James McTeigue (le premier assistant des frères Wachowski sur la trilogie Matrix), scénarisé par les frères Wachowski à partir de la bande-dessinée homonyme de Alan Moore (scénario) et David Lloyd (dessin).

V pour Vendetta se passe à Londres dans une Angleterre futuriste et totalitaire. C'est l'histoire d'Evey (Natalie Portman), une jeune femme sauvée par un mystérieux homme masqué (Hugo Weaving) connu sous le nom de V. D'une nature à la fois charismatique et sauvage, V déclenche une révolution en incitant ses concitoyens à se rebeller contre la tyrannie et l'oppression...

Cinématographiquement parlant, on tient un bon film de studio, un très honnête blockbuster. Du rythme, des images, du suspens, sans excès mais suffisamment. Un film qui tient sur le jeu des acteurs (celui de Natalie Portman en l'occurence) tout autant que sur un scénario et quelques scènes massives (la scène des dominos ou bien le final). Bref, ne boudons pas notre plaisir : ça se laisse voir.

Et puis, c'est peut-être la déclinaison "thriller d'anticipation" du cinéma engagé qui semble exploser depuis quelques mois (Good Night and Good Luck [en], The Constant Gardener [en], Lord of War [en] ou encore Syriana [en] voire Jarhead [en] pour ne citer que quelques unes des sorties les plus récentes). Le projet était pour le moins ambitieux...

Trop peut-être. Parce que faire du cinéma engagé sans tomber dans la caricature (oui, je pense à Michael Moore, vous aussi d'ailleurs...), c'est déjà difficile. Mais s'attaquer à l'anticipation sur le mode orwellien, c'est vraiment dur. Orwell, c'est une ligne de crête : un équilibre précaire entre le trait forcé pour les besoins de la narration, la force de la parabole et le souci d'une assise philosophique et d'une prospective / mise en perspective avec l'Histoire cohérente et juste. Il y faut le talent et l'imagination du romancier tout autant que l'épaisseur et la profondeur du penseur, sans compter l'engagement de l'homme. Oter une seule de ces qualités...

Et c'est finalement ce qui m'a énervé... James McTeigue n'est pas George Orwell. D'où, dans le fond, une certaine faiblesse si ce n'est une faiblesse certaine : une réflexion intéressante, une parabole utile mais souvent trop courte, inaboutie voire perdue dans les méandres de choix pas vraiment assumés (démocratie ou anarchie, l'Etat dépositaire du monopole de la violence légitime et la nécessaire dérive fasciste, etc.). Thèmes intéressants. Thèmes essentiels (et aujourd'hui peut-être plus qu'hier ou, en tout cas, à penser à nouveau) dont on regrette un traitement sans réelle profondeur, plus proche d'une médiocre copie de terminale (simplisme et cynisme) que du génie d'un George Orwell (humour british et profondeur) dont on rappellera que son engagement à gauche sut toujours garder une distance (souvent très) critique vis à vis du totalitarisme alors même qu'il est l'exact contemporain de bon nombre des "compagnons de route" (s'il fallait encore un preuve qu'Orwell, c'est une ligne de crête...).

Alors, alors... qu'en penser ? Eh bien, un film intéressant et pas du tout désagréable (non, c'est vrai, je ne regrette pas d'être aller le voir le soir de sa sortie...) qui appelle une réflexion utile mais qui, à trop vouloir s'engager, manque finalement son but. Ce n'est pas sans rappeller les faiblesses des Matrix...

Définitivement, dans le registre du film d'anticipation, je prèfère les films qui se contentent de montrer, mais qui montrent avec force, pour interroger et obliger à se poser à soi-même des questions essentielles sans rester dans une neutralité candide ni empiéter maladroitement sur les réponses, Soleil vert (Soylent Green, 1973), Bienvenue à Gattaca (Gattaca, 1997) ou The Island [en] (2005), par exemple...

Oui, je sais, c'est pas vraiment une réponse. Bon, alors disons : "à voir et on en rediscute..."

V pour Vendetta (V for Vendetta), 2005 de James McTeigue avec Natalie Portman (Evey), Hugo Weaving (V) et Stephen Rea (Finch).