Vivons heureux sans en avoir l'air
Petite chronique de la vie, comme elle est...

23 mai 2006

Dans le blanc des cartes

Terra incognita.

J'ai toujours trouvé ça magique de parcourir les lourds volumes des annales de la société de géographie qui étaient cachés tout en haut des étagères de la bibliothèque de la chambre rose chez ma grand mère (chez ma grand mère, les chambres ont toutes une couleur, sauf celle de ma grand mère - la mienne, c'était la chambre bleue) et qui sont à présent dans la bibliothèque chez mes parents (ma grand mère est allée retrouver son mari et sa fille est grand mère, pour la deuxième fois...). Les annales qui compilent des comptes rendus d'expéditions lancées à des fins scientifiques au cours du XIXème siècle (cartographie, botanique, etc. - tellement moins vain que certaines de nos expéditions contemporaines). Des expéditions qui, années après années, réduisaient le blanc des cartes, reculaient les frontières de la Terra incognita.

Mon blanc des cartes... Ma Terra incognita est plus historique et culturelle que géographique, la portée de mes découvertes, plus personnelle que générale ou universelle.

Quant à mes expéditions, elles sont assez variées.

Au long cours, j'entreprends des campagnes lointaines (poètes, romanciers, peintres, compositeurs, réalisateurs, siècles ou villes). Des expéditions qui durent des mois, voire des années. Des lieux sur lesquels on revient, pour préciser un tracé ou amender un relevé. Des explorations qui fixent le fond (de carte) de mes goûts.

Pour maintenir le rythme de mes conquêtes, il y a toute une série d'excursions plus rapides : quelques semaines, menées tambour battant. Souvent musicales, d'ailleurs, ces expéditions. De ces expéditions, je rapporte surtout des souvenirs qui, de proche en proche forment toute la palette de mes goûts. Eclectiques et improbables (enfin, c'est du moins mon avis et si vous me trouvez présomptueux... je n'y trouverais rien à redire, cette fois). Ce que j'aime et qui me fait osciller du motet pré-baroque au nu jazz scandinave en passant par Vermeer, Zweig et Sofia Coppola. Et tellement d'autres encore...

Et puis, il y a les raids éclairs, précipités. Une impulsion subite, une opportunité unique, une fenêtre de tir qui ne se représentera pas. L'expo Paris dans l'oeil de Willy Ronis, à midi, c'était un peu ça. Et je ne regrette pas. Ce fut rapide, trop bref, juste suffisant pour en profiter, à la mesure d'une pause déjeuner...

C'était aujourd'hui ou jamais (demain, je suis à Cannes et l'expo se termine samedi). Pourtant, l'affiche (voir ci-dessous) barrée d'un "derniers jours" aurait du me secouer depuis quelques semaines déjà... non, il aura fallu une autre photo, ailleurs, une photo de George Hoyningen-Huene, exposée à New-York, allez comprendre...


L'affiche de l'expo (effectivement emblématique de Paris) a une histoire assez amusante :

En 1957, au cours d'une de ses balades dans Paris, Willy Ronis monte au sommet de la colonne de Juillet. Après avoir pris quelques photos, il aperçoit un couple contemplant les toits de Paris, qui lui tourne le dos. Il prend vite une photo, en catimini, puis redescend. Plus tard, la photo sera beaucoup publiée, dans des magazines, des livres, en cartes postales, en posters, en puzzles. Willy Ronis, qui a l'habitude de recevoir des lettres de gens qui se reconnaissent sur ses photos, s'étonne que personne ne se manifeste. Il s'agit certainement d'un couple d'étrangers en visite à Paris, qui ignore totalement l'existence de cette photo.

Mais en 1988, le hasard va les réunir.

"Je faisais une exposition au Comptoir de la photographie, une très jolie petite galerie rue du Faubourg-Saint-Antoine, sur le thème des amoureux, à l'occasion de la Saint-Valentin", raconte Willy Ronis. "Il y avait mes photos au mur et mes livres sur le comptoir.

Un monsieur s'approche de moi avec mon livre sous le bras, et il me demande de le lui dédicacer. Puis soudain il me confie : "Vous savez, Monsieur, vos amoureux de Paris, ils ne sont pas bien loin, à quatre cents mètres d'ici, de l'autre côté de la colonne. Je les connais depuis toujours, ils tiennent un bistrot et quand ils prennent leurs vacances, c'est moi qui les remplace au comptoir." C'est tout juste si je ne suis pas tombé par terre ! Je suis allé les voir, ils s'appelaient Riton et Marinette, et j'ai vu qu'ils avaient le poster encadré dans le café, qui se trouvait à l'angle de la rue du Faubourg-Saint-Antoine et de la rue des Tournelles.

Ils m'ont accueilli cordialement. Ils n'étaient montés qu'une seule fois sur la colonne, ils s'en souvenaient parfaitement. Ils venaient de l'Aveyron et, à l'époque, ils n'avaient pas encore le bistrot. Ils ne l'ont eu que deux ou trois ans plus tard, alors qu'ils étaient mariés. Et le plus étonnant, c'est que sur la photo, dans la direction où ils regardent, on voit le coin de l'immeuble où se trouve le bistrot !"

(in Virginie Chardin, Paris et la photographie. Cent histoires extraordinaires, de 1839 à nos jours, Parigramme, 2003)


Au fil d'une expo finalement assez riche, on trouve quelques magnifiques clichés. L'occasion d'une promenade dans le Paris du milieu des années 30, le Paris des années 45-60 et quelques photographies plus récentes que j'ai cru sorties de mes souvenirs d'enfants (les grands magasins du boulevard Haussmann à Noël, notamment).

Et puis, même si elle n'y était pas, il y a une photo de Ronis qui m'a toujours impressionnée : équilibre fragile, grace, simplicité... Souvenez-vous. Vous l'avez vu sur les grilles du Luxembourg il y a quelques mois. C'est une petite fille qui marche sur un ponton frêle à Venise. Souvenez-vous, voyons... Mais si, elle ressemble à ça :


Je vous avais bien dit que vous la connaissiez... Elle est belle, non ?

[crédit photo : Willy Ronis]

[edit, 5:00pm : allez, j'arrête de raturer, modifier, allonger, raccouricir et remanier... juste les typos si il en reste !]

[edit, 5:30pm : aïe, c'est dur... bon, là, il faut vraiment que j'arrête de corriger, reprendre, amender et peaufiner ; ce n'est qu'un blog après tout - oui, dit une petite voix, mais c'est le tien...]

7 Comments:

  • la mienne...

    By Anonymous Anonyme, at 3:30 PM  

  • la nôtre, alors...

    By Anonymous Anonyme, at 3:45 PM  

  • ah Italia Italia... c'est vrai qu'elle est belle cette photo.

    By Anonymous Anonyme, at 4:43 PM  

  • et votre texte aussi d'ailleurs. Et ce qui est agréable, c'est de se dire, que contrairement aux géographes d'aujourd'hui, il nous en reste un paquet, de blanc sur nos cartes - certainement plus sur les miennes que les votres d'ailleurs !

    By Anonymous Anonyme, at 4:48 PM  

  • (il en reste une.. voire des années..)

    By Anonymous Anonyme, at 5:18 PM  

  • OOooops... Eh bien, Joséphine, vous voila cooptée dans mon comité de relecture !

    [oui, j'ai même un comité de relecture - faut dire que je laisse traîner tellement de scories au premier brouillon que ce n'est pas du luxe - j'en profite d'ailleurs pour remercier ici les dévoués et délicats membres du comité sus-nommé]

    By Blogger Monsieur Jean, at 5:24 PM  

  • > Joséphine ("certainement plus sur les miennes que les votres d'ailleurs !")

    Voilà qui n'a pas grand sens... tant qu'on n'a pas tout exploré (ou au moins fais le tour), comment savoir la surface exacte des terres inconnues qui nous attendent ?

    Et quand bien même, la première chose que nous pourrions faire serait d'organiser un colloque pour recouper nos cartes et compléter nos lacunes. Et comme tous les colloques, il faudrait trouver une ville sympathique pour l'accueillir. Paris nous est trop familière mais que diriez-vous de Rome ou de Venise (ou bien Florence ou que sais-je encore...) ?

    By Blogger Monsieur Jean, at 6:50 PM  

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