La mécanique du Doute
L'histoire est simple : l'Amérique des années 60, celle qui pleure encore JFK, dans une école catholique du Bronx, une mère supérieure, soeur Aloysius, fait régner un ordre strict et une vertu sèche. L'amour ce sera pour les autres, elle, il lui faut tenir cette maison où l'autorité (lui) semble faire défaut. Et ce jeune père Flynn, à qui l'on a confié le double enseignement de la religion et du sport, ne lui revient pas. Soupçonneuse, elle se persuade que le prêtre a un comportement libidineux avec l'un des élèves et, par petites touches, elle installe un doute qui ne l'effleure plus : elle tente de convaincre une religieuse plus jeune et en informe même la mère, une femme de couleur évidemment choquée par la nouvelle. Pour lui faire face, le père Flynn n'a à opposer que ses dénégations.La pièce est rigoureuse, efficace. Elle installe les protagonistes devant une alternative qu'ils ne pourront pas fuire : oui ou non, le père Flynn est-il coupable ? La mise en scène sobre et un jeu comme en retrait qui expose sans pathos l'histoire plutôt que d'accentuer un drame qu'il se refuse, comme la pièce, à trancher. Rien ne nous permet de nous ôter d'un doute. Et nous d'osciller entre ces deux options avant d'être laissé, comme des jurés d'assise, avec une série de questions et quelques indices troublants en face de notre intime conviction. Mais si la vérité factuelle nous restera à jamais cachée, la mécanique du doute nous sera dévoilée dans sa logique la plus implacable.
Le projet était risqué (c'est vraiment le moins qu'on puisse dire) et, si certains, en mal de parti pris ou de certitudes, y verront une oeuvre un peu faible, on saluera pour notre part la réussite d'une pièce qui expose une mécanique et nous interroge finalement sur nos certitudes trop rapides, trop tranchées. Traitant d'un sujet pour le moins délicat, Doute trouve un ton juste, se gardant tout à la fois du pamphlet évident d'une condamnation plus calomnieuse et véhemente qu'objective et du relativisme médiocre d'une absolution facile.
Doute de John-Patrick Shanley (2004, texte français de Dominique Hollier), mis en scène par Roman Polanski avec Thierry Frémont, Dominique Labourier, Félicité Wouassi et Noémie Dujardin. Théâtre Hébertot, jusqu'au 28 mai 2006.

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