Le jour où j'ai décrété que j'avais un grand nez...
Un nez immense, monumental.Je venais de lire... (je vous laisse deviner).
Malgré les dénégations répétées de ma maman (comment pouvait-elle être objective, c'est ma mère... et puis, elle, elle a fait un fixation sur la première chose qu'elle a vu de son premier enfant : mes pieds encore repliés qui m'arrivaient à mi-tibia si l'on en croit la légende familiale), je me suis persuadé que j'avais un grand nez. Un grand nez, c'est un peu court mais très pratique : orné d'une oblongue capsule que n'eut pas reniée un parfumeur en mal d'enseigne, je me Cyrano de Bergeracisait subrepticement à l'age de onze ans.
Moyen commode de m'installer dans un personnage laid et brillant (puisque la perfection n'est pas de ce monde). Parce que le destin tragique fait de renoncement, de fidélité et de poésie du fantasque Gascon me semblait à la mesure de mes aspirations et de mes peurs enfantines. Parce que Cyrano vivait en alexandrins souples et élégants (j'ai toujours été fasciné par la fluidité des vers d'Edmond Rostand), parce qu'il était aussi indispensable que caché, connu des seuls initiés. Et parce qu'en dernier ressort son amour enfin démasqué n'avait pas vécu mais survivait à sa mort.
Bref pour une somme de raisons obscures, je me construisais un masque de bretteur impénitent, de poète spolié et de "vieil ami qui vient pour être drôle". Mais un nez trop court dû finalement empêcher le masque de rester ajusté. Bien des années plus tard, il me faut me rendre à l'évidence, mon nez n'est pas si grand, je ne suis pas si laid et ni vraiment brillant (et la perfection n'est toujours pas de ce monde, un monde dans lequel les bretteurs impénitents n'ont pas vraiment leur place). Mais le vieil ami qui vient pour être drôle a survécu...
[crédit : Dupuis et Berberian / Monsieur Jean lisant - remarquez le nez...]
