Les mots me marquent
Les mots et moi, c'est une espèce d'histoire d'amour...Ca n'avait pourtant pas si bien commencé en CP. A en juger par la lecture de mes bulletins scolaires de cette lointaine année*, j'étais un peu lent et ma maitresse avait suggéré à mes parents de me faire lire durant les vacances d'été. Cet été là, nous étions chez des cousins dans la presqu'île de Rhuys. Une petite maison idyllique à quelques mètres de la plage. De grands cousins très impressionnants. Et un J'aime lire.
C'est le premier livre que j'ai lu. Je veux dire vraiment lu, tout seul, de la première à la dernière ligne. Chapitre après chapitre. Un peu laborieusement mais il le fallait bien : nous n'allions pas à la plage tant que je n'avais pas fini mon chapitre. Alors je m'accrochais, pendant que mes deux petits frères** faisaient la sieste (enfin, j'imagine... oh, et c'est une reconstruction très crédible : selon toute vraisemblance, ils étaient censés dormir... après ça, je n'en sais rien et, même si je suis l'aîné, "suis-je [pour autant] le gardien de [mes] frère[s] ?").
Et puis, c'est venu, je ne sais pas comment... mais assez vite. Bientôt, je n'ai plus pu vivre sans lire. Je me demande combien de forêts j'ai parcouru, haletant, page après page. Oui, je l'avoue, je le revendique, je suis un serial killer d'arbres. Et mes victimes gisent aux rayonnages des bibliothèques municipales de mon enfance, aux étagères de la maison et partout sur les murs de ma chambre. Je me souviens du premier (l'histoire du fantôme Gus, si ma mémoire est bonne), mais je ne saurais faire le compte de tous ceux qui l'ont suvi.
Qu'est-ce qu'un livre ? La trame magique d'une histoire. Une sorte de boite où l'on enferme l'atmosphère, la musique et le rythme qui donnent à cette histoire un relief particulier, un visage bien à elle. Mais au fond, c'est d'abord une collection de mots.
Et mon amour des mots est plus mystérieux, plus profond encore que mon amour pour les livres. Acmé, superflu, il appert... En face d'un mot, je ne peux pas résister à essayer de comprendre d'où il vient, par quel détour de l'usage il nous est arrivé. Autant de voyages improbables, entre les langues et les époques. Itinéraires instructifs des techniques, des moeurs et (surtout) de l'histoire de la pensée...
Mais les petites surprises de l'étymologie ne remplaceront jamais le seul, l'unique, le véritable plaisir de voir jaillir sous ses yeux des sons silencieux. Comme le plaisir jubilatoire de mon premier mot : Jazz. Que j'ai lu j-a-zze. C'était un mot tout neuf, promesse d'un monde à découvrir. Un mot dont j'ignorais le sens et qui n'a jamais cessé d'exercer sur moi une sorte de magnétisme mystérieux, comme si lui et moi avions une histoire unique que jamais personne ne pourrait vraiment comprendre. Ce n'est pas vraiment la peine de chercher plus loin mon goût pour Louis Amstrong, Billie Holiday, Ella Fitzgerald, Miles Davis, Charlie Parker, Glenn Miller ou Django Reinhart... au dela des arabesques instrumentales, des voix chaudes, tour à tour tristes et enjouées, des accords improbables et envoutants, il y a une histoire secrète : la rencontre de quatre lettres dans un gros livre vert et d'un petit garçon de cinq ans.
Les mots me manquent, parfois. Les mots me marquent, souvent.
* C'est une chose assez amusante de mettre à plat tous ses bulletins scolaires et de regarder grandir le petit garçon que j'étais, en connaissant la fin de l'histoire... J'ai dû le faire pour la dernière fois l'été de mon intégration en rangeant mes derniers bulletins scolaires mais je sens que je vais m'y amuser la prochaine fois que je retourne chez les parents.
** C'est incroyable de penser qu'elle n'était même pas encore, même pas du tout...
[crédit photo : le J de la méthode Borel Maisonny extrait de Bien lire, aimer lire de Clotilde Silvestre de Sacy dans son édition de 1963]

2 Comments:
Esperluette est mon favori.
J'en invente, aussi, parce que quoi, le dictionnaire n'en comporte pas encore assez, non ? Schtroufigner par exemple.
Les livres je les dévore aussi, je regrette qu'on ait pas plus le temps. Boulimie par périodes, et disette aussi, quand aucun n'arrive à m'accrocher. Relation étrange que celle qu'on a avec les livres. Relations étranges, même.
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Anonyme, at 8:40 PM
Esperluette... très joli, pour l'oeil & pour l'oreille... en revanche, schtroufigner (dont l'origine obscure m'échappe - j'hésite... un dialecte bas-saxon ?) me heurte l'oreille que j'ai délicate et m'arrache le nez à la prononciation. Et mon nez, c'est une partie essentielle de mon anatomie... Comprenne qui pourra (même si tout devrait rapidement devenir limpide).
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Monsieur Jean, at 10:17 PM
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