A close friend of mine
See me safe up: for my coming down, I can shift for myself.
[Aidez moi donc pour monter et ne vous inquiétez pas pour la descente, je me débrouillerai. traduction libre]
Thomas More, à son bourreau, au pied de l'échafaud.
I die his majesty's good servant but God's first.
[Je meurs en bon serviteur de mon roi, mais de Dieu d'abord.]
le même, quelques instants avant son exécution, le 6 juillet 1535.
On peut avoir des amitiés par delà les siècles. Enfin, aussi étrange que cela puisse paraître, j'en suis persuadé. Parce que c'était lui, parce que c'était moi, disait Montaigne pour résumer la fulgurante amitié qui le lia à Etienne de La Boétie. Je n'aurai pas d'autres mots pour expliquer la sorte de proximité qui, par delà cinq siècles, me rapproche de Thomas More.
Et je n'aurais pas d'autres raisons que cette amitié affranchie du temps et l'anniversaire de sa décapitation pour justifier ce billet.
[Le texte qui suit est largement extrait d'une commande qui m'avait été faite il y a quelques années, un discours que l'envie m'a pris relire ce matin. Si d'aventure vous le lisiez, soyez indulgent et voyez-y un témoignage d'amitié, avant tout...]

On m’a demandé de vous parler de Thomas More. Avant de commencer, je voudrais vous dire trois choses.
D’abord, s’il vous plait, soyez indulgents [...].
Ensuite, et bien, excusez-moi, mais je ne suis pas historien alors je ne vais pas vous faire une biographie brillante, pleine des détails bien sentis qui font le charme de cet exercice. Je ne suis pas non plus philosophe alors ne comptez pas sur moi pour vous parler doctement de la philosophie politique de Thomas More ou pour vous expliquer l’"Utopie". Je n’ai toujours rien compris à cet ouvrage séminal.
Non, je vais vous parler d’un ami [..] qui a, il me semble, pas mal de bons conseils à nous donner. Je suis certain qu’un historien ou un philosophe auraient des tas de choses très intéressantes à nous dire sur Thomas More, mais moi, tout ce que je peux faire et tout ce que je vais faire, c’est vous parler d’un ami.
Et puis, et c’est le troisième point de ce préambule, comme je n’ai pas l’habitude de dire du mal de mes amis ou de m’appesantir sur leurs défauts, vous allez peut-être vous dire : "ce n’est pas possible, ce type n’a pas un seul défaut." Et comme ce n’est pas possible qu’un type n’ai pas un seul défaut, vous allez vous dire aussi : "il est bien gentil, Jean, mais il n’est pas très objectif." Et puis vous allez passer à côté de Thomas en pensant que c’est un statue de plâtre XIXème tout juste bonne pour un grenier de presbytère. Et ce serait dommage... Alors, je vais vous donner au moins deux défauts pour que vous ne vous disiez pas : "là, on nage en pleine hagiographie."
D’abord, Thomas est un ami très sympathique, mais il a un humour assez envahissant et parfois caustique. Ce n’est pas méchant mais c’est souvent limite... Voilà, il faut le savoir.
Mais pire que ça : Thomas n’aime pas le bon vin (je tiens ça d’Erasme) et il ne boit que par politesse. Bon, personnellement, je trouve ça consternant, et je sais que je ne suis pas le seul ici ! Enfin, ça reste tout de même un ami, malgré ces énormes défaut...
Bon, assez de préambule et passons aux présentations.
Pour vous le situer, Thomas a exactement 52[8] ans, 52[9] en février. Comme ça ne vous parle pas trop, disons pour le situer dans le temps qu’il a 12 ans quand Christophe Colomb débarque aux Amériques (d’ailleurs, à l’époque, on ne dit pas encore "les Amériques") et qu’il a bientôt 40 ans au début de la Réforme, quand Luther affiche ses 91 thèses.
Ca, c’est pour le situer dans le temps. Non, je dis ça parce que pour le situer dans l’espace, c’est beaucoup moins compliqué. Il est complètement anglais et définitivement londonien.
Ainsi, Thomas va naître à Londres le 6 février 1478 (on n’en est pas absolument sûr, mais ce n’est pas trop grave...). Donc Thomas naît à la fin du XVème à Londres dans une famille de marchands et d’hommes de loi.
Thomas perd sa mère très tôt, mais, mis à part cette séparation précoce, il grandit comme tous les petits londoniens de son époque et de son rang. Après avoir appris à lire et à écrire à l’école (non, vous voyez, c’est très banal), son père le place comme page à l’age de 12 ans (ça aussi, c’est très commun à l’époque). Thomas se retrouve donc au service de l’archevêque de Canterbury, Morton, qui est aussi Chancelier du Royaume d’Angleterre et qui sera crée cardinal.
Jusque là, c’est très courant, mais le jeune Thomas va se faire remarquer pour son intelligence et sa vivacité. Bref, Morton croit déceler en lui quelques talents et, au bout de deux ans, il l’envoie à Oxford.
Thomas a 14 ans quand il arrive à Oxford. Oxford va être pour lui, je crois, une étape importante de sa vie.
D’une part, il va vraiment commencer à déployer une stature intellectuelle qui impressionnera ses maîtres.
C’est là aussi qu’il va ancrer son amour de la vérité, notamment à l’école de saint Augustin. Il va aimer la vérité et c’est vraiment quelque chose qui va orienter sa vie.
Au bout de deux ans, Thomas rentre à Londres et abandonne les humanités pour le droit. Ses biographes se disputent sur les raisons de ce retour qui semble assez précipité, soit que son père ait pris peur de l’influence des premiers humanistes anglais sur son fils (mais ce retour à Londres ne marquera pas la fin de la contribution de Thomas au renouveau de la pensée qui s’opère à ce moment), soit que ce soit un parcours normal pour un futur juriste. Quoiqu’il en soit, on ne trouve aucune amertume chez Thomas qui rentre donc à Londres, à 16 ans, pour y faire son droit.
Je voudrais juste souligner ici que Thomas est loin d’être une sorte d’intellectuel éthéré ou désincarné. On sait par exemple (pour avoir retrouver quelques poèmes) qu’il sera très amoureux à 16 – 17 ans.
Bon, Thomas fait donc son droit et rejoint son père dans sa corporation. Rien de notable, si ce n’est qu’il va passer quatre ans, entre 18 et 22 ans, comme hôte chez les Chartreux à Londres tout en poursuivant ses études. De ces quatre ans, nous n’avons que peu de témoignages, mais il semble que Thomas ait, ici, pris toute la mesure de la radicalité et de l’exigence de l’Amour de Dieu. Il quitte les Chartreux (qu’il retrouvera bien plus tard[, en prison à la Tour de Londres]) à 22 ans, jeune avocat [...].
Peut-être qu’on peut souligner l’importance de tout ce qui vient de se passer au cours de ces dix années. Je crois que ces années de croissance, d’étude et d’éducation ont très profondément marquées Thomas. Elles ont vu s’imprimer en lui une soif de vérité et de radicalité. Elles ont permis le mûrissement progressif d’une vie intérieure qu’on devine exigeante et profonde.
Et la suite de la vie de Thomas s’éclaire à la lumière de ces années.
Il commence une carrière d’avocat dont la compétence est rapidement reconnue. Outre ses dossiers, il enseigne le droit et est nommé par les marchands de Londres aux Communes. Il fait ainsi son entrée au Parlement en 1504 à 26 ans. Il est aussi nommé magistrat.
On ne va pas s’étendre sur ces années de vie professionnelle, si ce n’est pour noter le sérieux, le désintéressement et la compétence reconnus de Thomas. Quand il accepte une charge, ce n’est pas ans en prendre toute la mesure ni sans s’y investir complètement.
C’est ainsi que son entrée au Parlement est assez fracassante puisque, du haut de ses 26 ans, il emporte les débats qui refusent à Henry VII Tudor les augmentations d’impôts qu’il attendait. Et sa pugnacité est vraiment remarquée puisque le Roi et lui vont se livrer à un de ces affrontements qui ne prennent fin qu’avec la mort de l’un des protagonistes (le Roi fait pression sur son père, Thomas rédige quelques pamphlets incisifs). Et cette fois-ci, ce sera Henry VII qui trépassera.
Son fils Henri VIII lui succède en 1509. C’est la première succession pacifique en Angleterre depuis bien longtemps. Et ce nouveau Roi va avoir une influence déterminante sur la suite de la carrière de Thomas.
Entre temps, Thomas s’est marié en 1505. Quatre enfants naîtront rapidement dans cette famille. D’abord trois filles puis un garçon. Son épouse meurt après à peine cinq ans de mariage et Thomas, soucieux de sa petite famille et déjà très occupé, se remariera assez vite.
Je vous disais qu’Henry VIII va avoir une influence déterminante sur la vie de Thomas. D’abord, on ne sait pas très bien comment, mais ils vont devenir amis et Henry VIII s’invitera volontiers chez Thomas à Chelsea. Peut-être se sont-ils connus par l’intermédiaire d’Erasme, précepteur d’Henry VIII et ami de longue date de Thomas. Toujours est-il que le Roi semble fasciné par Thomas, personnalité brillante, admirée, reconnue et louée pour son intelligence, sa compétence, sa justice, son souci de chacun... Mais surtout personnalité mystérieuse. Quand on rencontre Thomas, on ne peut pas ne pas deviner qu’il porte quelque chose de très profond.
Et la question pour Thomas d’accepter un jour d’entrer au service du Roi va commencer à se poser.
En 1515, Thomas est dépêché aux Pays Bas pour négocier le règlement d’un différent commercial entre les marchands de textile de Londres et la Hanse. Il va y rester deux ans, pendant lesquels, outre son travail de négociation, il prendra la mesure et pèsera les conséquences d’une entrée au service du Roi. C’est pendant ce séjour et au cours de cette réflexion que Thomas va écrire l’"Utopie", un ouvrage où, derrière quelques subterfuges, il va développer sa conception de l’agir temporel.
Puis rapidement après son retour des Pays Bas, il va accepter d’entrer au Conseil du Roi. Il a bientôt 40 ans.
Ainsi commence une longue période (quinze ans) où Thomas assume des charges de gouvernement. A ses postes successifs, il va œuvrer sans relâche, dans le domaine de la politique intérieure où il fait preuve à la fois d’autorité, de bienveillance et de justice et dans le domaine de la politique étrangère où il est amené à travailler en faveur de la paix entre la Couronne d’Angleterre et les deux grandes puissances d’Europe continentales à la tête desquelles on retrouve François Ier et Charles Quint.
Je ne vais pas m’étendre sur cette partie de la vie de More, si ce n’est pour souligner trois choses.
D’abord, la compétence reconnue de Thomas. Une compétence technique mais aussi humaine. Ainsi, Charles Quint dira qu’il n’aurait voulu pour rien au monde se passer d’un conseil de Thomas.
Ensuite, la compréhension qu’il a des charges qu’il occupe. S’efforçant d’être vraiment à sa place pour donner le meilleur de lui-même dans son service, il ne va ni chercher ni fuir les responsabilités.
Enfin, sa totale absence de naïveté. Il est plongé dans un milieu pétrit d’intrigues et d’ambitions. Et il s’en garde d’autant plus qu’il le sait très bien. Ainsi, commentant d’une boutade les ambitions d’Henry VIII sur le Royaume de France, il dira : "si ma tête pouvait gagner au Roi un seul château en France, elle roulerait dans l’instant."
Entre 1517 et 1529, Thomas va servir son Roi jusqu’à se voir confier, en 1529, la charge de Chancelier du Royaume, gardien du Sceau, l’équivalent de Premier Ministre. Il est le premier laïc à occuper cette charge.
Lorsqu’il accepte cette charge, le drame qui le conduira jusqu’au martyr est déjà très engagé.
Depuis sept ans, son ami Henry VIII a pris Ann Boleyn pour maîtresse et tente de faire reconnaître la nullité de son premier mariage. Le précédent chancelier, le cardinal Wolsey, vient d’être révoqué après que le Pape a refusée d’accéder à la demande du Roi. Thomas accepte après avoir obtenu la garantie explicite du Roi d’être tenu à l’écart d’une affaire sur laquelle les deux amis savent bien quelle est la position de Thomas. Mais à propos de laquelle il a toujours refusé de se prononcer, en public comme en privé.
Devant la difficulté à servir loyalement un Roi que la passion débordante amène à quelques excès qu’il ne veut ni ne peut cautionner, Thomas demande en 1532 à être dessaisi du Sceau, à quitter sa charge et à se retirer, estimant avoir servi aussi bien que possible mais constatant son incapacité à poursuivre son service sans compromission.
Le Roi accepte sa démission, en lui promettant une retraite paisible, à l’écart des intrigues de la Cour. C’est mal connaître une Cour ou quelques partis de cette Cour qui après la démission de Thomas n’auront de cesse de le réduire à un silence moins bruyant que le sien. Car, s’il ne s’est jamais prononcé sur le fond de l’affaire, nul ne semble ignorer sa position et la notoriété et le respect dont il jouit rendent encore plus éloquent ce silence qui retentit comme une condamnation, alors même qu’il n’en sera jamais une.
Si les premières machinations échouent, bientôt viendra l’heure de la confrontation. Le Parlement passe une loi qui reconnaît l’autorité suprême du Roi sur l’Eglise d’Angleterre. Obligation est faite au clergé d prêter serment. Tous plieront, sauf le vieil évêque Fischer et les Chartreux de Londres que Thomas a bien connus. Et alors que seul le clergé est tenu de prêter serment, quelqu’un s’avise que Thomas More, dans sa retraite, doit lui aussi prêter serment. Il s’y refusera. S’en suit un long emprisonnement à la Tour de Londres et un procès pour trahison, au cours duquel il se défend comme un lion. A 56 ans, il reste un des meilleurs juristes du Royaume. Malgré une défense brillante et acharnée, l’issue du procès était courue d’avance et il est condamné à mort.
Il sera resté combatif jusqu’au bout et n’accepte la mort que parce qu’il n’y a pas d’autre issue. Si le martyr est le prix qu’il accepte de payer pour rester libre, en conformité avec sa conscience, et de ne pas tortiller avec la vérité, jamais il n’a souhaité mourir. Il l’a bien souvent répéter à sa famille. D’ailleurs, la séparation d’avec sa famille lui pèse et il se fait plus de souci pour eux que pour lui-même.
S’il n’a jamais souhaité la mort, il va l’accepter avec une incroyable sérénité. Et dans la semaine qui sépare sa condamnation de son exécution, il ne se départit pas de son humour. Thomas a 56 ans, il commence à vieillir. Ainsi, après avoir attentivement examiné ses urines, il fait remarquer à ses geôliers que : "ce malade est déjà bien mal en point. N’était-ce la médecine du Roi, il serait condamné." Il renverra aussi le barbier venu le raser à la veille de son exécution, refusant de "payer un penny pour [sa] tête maintenant qu’elle appartient au Roi."
Humour, mais aussi sens de l’autorité temporelle. Il a toujours eu et il a encore un si grand respect de l’autorité du Roi que lorsqu’on vient lui signifier que le Roi désire qu’il évite de parler trop lors de son exécution, il se conforme à la recommandation. Car, dit-il, "je meurs en bon serviteur de mon Roi."
Il est décapité le 6 juillet 1535, après avoir recommandé son âme à la prière d’une foule pas vraiment bienveillante. Après avoir dit son désir de prier pour l’Angleterre et les Anglais. Après avoir pardonné à son bourreau, le remerciant de lui ouvrir le Ciel et après lui avoir demandé de "bien viser car j’ai un petit cou" et si possible de "faire attention à ne pas abîmer [sa] barbe".
Voilà pour l’histoire de Thomas.
[...]
[crédit : Holbein le jeune / étude pour un portrait de Thomas More, c. 1526]
[Aidez moi donc pour monter et ne vous inquiétez pas pour la descente, je me débrouillerai. traduction libre]
Thomas More, à son bourreau, au pied de l'échafaud.
I die his majesty's good servant but God's first.
[Je meurs en bon serviteur de mon roi, mais de Dieu d'abord.]
le même, quelques instants avant son exécution, le 6 juillet 1535.
On peut avoir des amitiés par delà les siècles. Enfin, aussi étrange que cela puisse paraître, j'en suis persuadé. Parce que c'était lui, parce que c'était moi, disait Montaigne pour résumer la fulgurante amitié qui le lia à Etienne de La Boétie. Je n'aurai pas d'autres mots pour expliquer la sorte de proximité qui, par delà cinq siècles, me rapproche de Thomas More.
Et je n'aurais pas d'autres raisons que cette amitié affranchie du temps et l'anniversaire de sa décapitation pour justifier ce billet.
[Le texte qui suit est largement extrait d'une commande qui m'avait été faite il y a quelques années, un discours que l'envie m'a pris relire ce matin. Si d'aventure vous le lisiez, soyez indulgent et voyez-y un témoignage d'amitié, avant tout...]

On m’a demandé de vous parler de Thomas More. Avant de commencer, je voudrais vous dire trois choses.
D’abord, s’il vous plait, soyez indulgents [...].
Ensuite, et bien, excusez-moi, mais je ne suis pas historien alors je ne vais pas vous faire une biographie brillante, pleine des détails bien sentis qui font le charme de cet exercice. Je ne suis pas non plus philosophe alors ne comptez pas sur moi pour vous parler doctement de la philosophie politique de Thomas More ou pour vous expliquer l’"Utopie". Je n’ai toujours rien compris à cet ouvrage séminal.
Non, je vais vous parler d’un ami [..] qui a, il me semble, pas mal de bons conseils à nous donner. Je suis certain qu’un historien ou un philosophe auraient des tas de choses très intéressantes à nous dire sur Thomas More, mais moi, tout ce que je peux faire et tout ce que je vais faire, c’est vous parler d’un ami.
Et puis, et c’est le troisième point de ce préambule, comme je n’ai pas l’habitude de dire du mal de mes amis ou de m’appesantir sur leurs défauts, vous allez peut-être vous dire : "ce n’est pas possible, ce type n’a pas un seul défaut." Et comme ce n’est pas possible qu’un type n’ai pas un seul défaut, vous allez vous dire aussi : "il est bien gentil, Jean, mais il n’est pas très objectif." Et puis vous allez passer à côté de Thomas en pensant que c’est un statue de plâtre XIXème tout juste bonne pour un grenier de presbytère. Et ce serait dommage... Alors, je vais vous donner au moins deux défauts pour que vous ne vous disiez pas : "là, on nage en pleine hagiographie."
D’abord, Thomas est un ami très sympathique, mais il a un humour assez envahissant et parfois caustique. Ce n’est pas méchant mais c’est souvent limite... Voilà, il faut le savoir.
Mais pire que ça : Thomas n’aime pas le bon vin (je tiens ça d’Erasme) et il ne boit que par politesse. Bon, personnellement, je trouve ça consternant, et je sais que je ne suis pas le seul ici ! Enfin, ça reste tout de même un ami, malgré ces énormes défaut...
Bon, assez de préambule et passons aux présentations.
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Pour vous le situer, Thomas a exactement 52[8] ans, 52[9] en février. Comme ça ne vous parle pas trop, disons pour le situer dans le temps qu’il a 12 ans quand Christophe Colomb débarque aux Amériques (d’ailleurs, à l’époque, on ne dit pas encore "les Amériques") et qu’il a bientôt 40 ans au début de la Réforme, quand Luther affiche ses 91 thèses.
Ca, c’est pour le situer dans le temps. Non, je dis ça parce que pour le situer dans l’espace, c’est beaucoup moins compliqué. Il est complètement anglais et définitivement londonien.
Ainsi, Thomas va naître à Londres le 6 février 1478 (on n’en est pas absolument sûr, mais ce n’est pas trop grave...). Donc Thomas naît à la fin du XVème à Londres dans une famille de marchands et d’hommes de loi.
Thomas perd sa mère très tôt, mais, mis à part cette séparation précoce, il grandit comme tous les petits londoniens de son époque et de son rang. Après avoir appris à lire et à écrire à l’école (non, vous voyez, c’est très banal), son père le place comme page à l’age de 12 ans (ça aussi, c’est très commun à l’époque). Thomas se retrouve donc au service de l’archevêque de Canterbury, Morton, qui est aussi Chancelier du Royaume d’Angleterre et qui sera crée cardinal.
Jusque là, c’est très courant, mais le jeune Thomas va se faire remarquer pour son intelligence et sa vivacité. Bref, Morton croit déceler en lui quelques talents et, au bout de deux ans, il l’envoie à Oxford.
Thomas a 14 ans quand il arrive à Oxford. Oxford va être pour lui, je crois, une étape importante de sa vie.
D’une part, il va vraiment commencer à déployer une stature intellectuelle qui impressionnera ses maîtres.
C’est là aussi qu’il va ancrer son amour de la vérité, notamment à l’école de saint Augustin. Il va aimer la vérité et c’est vraiment quelque chose qui va orienter sa vie.
Au bout de deux ans, Thomas rentre à Londres et abandonne les humanités pour le droit. Ses biographes se disputent sur les raisons de ce retour qui semble assez précipité, soit que son père ait pris peur de l’influence des premiers humanistes anglais sur son fils (mais ce retour à Londres ne marquera pas la fin de la contribution de Thomas au renouveau de la pensée qui s’opère à ce moment), soit que ce soit un parcours normal pour un futur juriste. Quoiqu’il en soit, on ne trouve aucune amertume chez Thomas qui rentre donc à Londres, à 16 ans, pour y faire son droit.
Je voudrais juste souligner ici que Thomas est loin d’être une sorte d’intellectuel éthéré ou désincarné. On sait par exemple (pour avoir retrouver quelques poèmes) qu’il sera très amoureux à 16 – 17 ans.
Bon, Thomas fait donc son droit et rejoint son père dans sa corporation. Rien de notable, si ce n’est qu’il va passer quatre ans, entre 18 et 22 ans, comme hôte chez les Chartreux à Londres tout en poursuivant ses études. De ces quatre ans, nous n’avons que peu de témoignages, mais il semble que Thomas ait, ici, pris toute la mesure de la radicalité et de l’exigence de l’Amour de Dieu. Il quitte les Chartreux (qu’il retrouvera bien plus tard[, en prison à la Tour de Londres]) à 22 ans, jeune avocat [...].
Peut-être qu’on peut souligner l’importance de tout ce qui vient de se passer au cours de ces dix années. Je crois que ces années de croissance, d’étude et d’éducation ont très profondément marquées Thomas. Elles ont vu s’imprimer en lui une soif de vérité et de radicalité. Elles ont permis le mûrissement progressif d’une vie intérieure qu’on devine exigeante et profonde.
Et la suite de la vie de Thomas s’éclaire à la lumière de ces années.
Il commence une carrière d’avocat dont la compétence est rapidement reconnue. Outre ses dossiers, il enseigne le droit et est nommé par les marchands de Londres aux Communes. Il fait ainsi son entrée au Parlement en 1504 à 26 ans. Il est aussi nommé magistrat.
On ne va pas s’étendre sur ces années de vie professionnelle, si ce n’est pour noter le sérieux, le désintéressement et la compétence reconnus de Thomas. Quand il accepte une charge, ce n’est pas ans en prendre toute la mesure ni sans s’y investir complètement.
C’est ainsi que son entrée au Parlement est assez fracassante puisque, du haut de ses 26 ans, il emporte les débats qui refusent à Henry VII Tudor les augmentations d’impôts qu’il attendait. Et sa pugnacité est vraiment remarquée puisque le Roi et lui vont se livrer à un de ces affrontements qui ne prennent fin qu’avec la mort de l’un des protagonistes (le Roi fait pression sur son père, Thomas rédige quelques pamphlets incisifs). Et cette fois-ci, ce sera Henry VII qui trépassera.
Son fils Henri VIII lui succède en 1509. C’est la première succession pacifique en Angleterre depuis bien longtemps. Et ce nouveau Roi va avoir une influence déterminante sur la suite de la carrière de Thomas.
Entre temps, Thomas s’est marié en 1505. Quatre enfants naîtront rapidement dans cette famille. D’abord trois filles puis un garçon. Son épouse meurt après à peine cinq ans de mariage et Thomas, soucieux de sa petite famille et déjà très occupé, se remariera assez vite.
Je vous disais qu’Henry VIII va avoir une influence déterminante sur la vie de Thomas. D’abord, on ne sait pas très bien comment, mais ils vont devenir amis et Henry VIII s’invitera volontiers chez Thomas à Chelsea. Peut-être se sont-ils connus par l’intermédiaire d’Erasme, précepteur d’Henry VIII et ami de longue date de Thomas. Toujours est-il que le Roi semble fasciné par Thomas, personnalité brillante, admirée, reconnue et louée pour son intelligence, sa compétence, sa justice, son souci de chacun... Mais surtout personnalité mystérieuse. Quand on rencontre Thomas, on ne peut pas ne pas deviner qu’il porte quelque chose de très profond.
Et la question pour Thomas d’accepter un jour d’entrer au service du Roi va commencer à se poser.
En 1515, Thomas est dépêché aux Pays Bas pour négocier le règlement d’un différent commercial entre les marchands de textile de Londres et la Hanse. Il va y rester deux ans, pendant lesquels, outre son travail de négociation, il prendra la mesure et pèsera les conséquences d’une entrée au service du Roi. C’est pendant ce séjour et au cours de cette réflexion que Thomas va écrire l’"Utopie", un ouvrage où, derrière quelques subterfuges, il va développer sa conception de l’agir temporel.
Puis rapidement après son retour des Pays Bas, il va accepter d’entrer au Conseil du Roi. Il a bientôt 40 ans.
Ainsi commence une longue période (quinze ans) où Thomas assume des charges de gouvernement. A ses postes successifs, il va œuvrer sans relâche, dans le domaine de la politique intérieure où il fait preuve à la fois d’autorité, de bienveillance et de justice et dans le domaine de la politique étrangère où il est amené à travailler en faveur de la paix entre la Couronne d’Angleterre et les deux grandes puissances d’Europe continentales à la tête desquelles on retrouve François Ier et Charles Quint.
Je ne vais pas m’étendre sur cette partie de la vie de More, si ce n’est pour souligner trois choses.
D’abord, la compétence reconnue de Thomas. Une compétence technique mais aussi humaine. Ainsi, Charles Quint dira qu’il n’aurait voulu pour rien au monde se passer d’un conseil de Thomas.
Ensuite, la compréhension qu’il a des charges qu’il occupe. S’efforçant d’être vraiment à sa place pour donner le meilleur de lui-même dans son service, il ne va ni chercher ni fuir les responsabilités.
Enfin, sa totale absence de naïveté. Il est plongé dans un milieu pétrit d’intrigues et d’ambitions. Et il s’en garde d’autant plus qu’il le sait très bien. Ainsi, commentant d’une boutade les ambitions d’Henry VIII sur le Royaume de France, il dira : "si ma tête pouvait gagner au Roi un seul château en France, elle roulerait dans l’instant."
Entre 1517 et 1529, Thomas va servir son Roi jusqu’à se voir confier, en 1529, la charge de Chancelier du Royaume, gardien du Sceau, l’équivalent de Premier Ministre. Il est le premier laïc à occuper cette charge.
Lorsqu’il accepte cette charge, le drame qui le conduira jusqu’au martyr est déjà très engagé.
Depuis sept ans, son ami Henry VIII a pris Ann Boleyn pour maîtresse et tente de faire reconnaître la nullité de son premier mariage. Le précédent chancelier, le cardinal Wolsey, vient d’être révoqué après que le Pape a refusée d’accéder à la demande du Roi. Thomas accepte après avoir obtenu la garantie explicite du Roi d’être tenu à l’écart d’une affaire sur laquelle les deux amis savent bien quelle est la position de Thomas. Mais à propos de laquelle il a toujours refusé de se prononcer, en public comme en privé.
Devant la difficulté à servir loyalement un Roi que la passion débordante amène à quelques excès qu’il ne veut ni ne peut cautionner, Thomas demande en 1532 à être dessaisi du Sceau, à quitter sa charge et à se retirer, estimant avoir servi aussi bien que possible mais constatant son incapacité à poursuivre son service sans compromission.
Le Roi accepte sa démission, en lui promettant une retraite paisible, à l’écart des intrigues de la Cour. C’est mal connaître une Cour ou quelques partis de cette Cour qui après la démission de Thomas n’auront de cesse de le réduire à un silence moins bruyant que le sien. Car, s’il ne s’est jamais prononcé sur le fond de l’affaire, nul ne semble ignorer sa position et la notoriété et le respect dont il jouit rendent encore plus éloquent ce silence qui retentit comme une condamnation, alors même qu’il n’en sera jamais une.
Si les premières machinations échouent, bientôt viendra l’heure de la confrontation. Le Parlement passe une loi qui reconnaît l’autorité suprême du Roi sur l’Eglise d’Angleterre. Obligation est faite au clergé d prêter serment. Tous plieront, sauf le vieil évêque Fischer et les Chartreux de Londres que Thomas a bien connus. Et alors que seul le clergé est tenu de prêter serment, quelqu’un s’avise que Thomas More, dans sa retraite, doit lui aussi prêter serment. Il s’y refusera. S’en suit un long emprisonnement à la Tour de Londres et un procès pour trahison, au cours duquel il se défend comme un lion. A 56 ans, il reste un des meilleurs juristes du Royaume. Malgré une défense brillante et acharnée, l’issue du procès était courue d’avance et il est condamné à mort.
Il sera resté combatif jusqu’au bout et n’accepte la mort que parce qu’il n’y a pas d’autre issue. Si le martyr est le prix qu’il accepte de payer pour rester libre, en conformité avec sa conscience, et de ne pas tortiller avec la vérité, jamais il n’a souhaité mourir. Il l’a bien souvent répéter à sa famille. D’ailleurs, la séparation d’avec sa famille lui pèse et il se fait plus de souci pour eux que pour lui-même.
S’il n’a jamais souhaité la mort, il va l’accepter avec une incroyable sérénité. Et dans la semaine qui sépare sa condamnation de son exécution, il ne se départit pas de son humour. Thomas a 56 ans, il commence à vieillir. Ainsi, après avoir attentivement examiné ses urines, il fait remarquer à ses geôliers que : "ce malade est déjà bien mal en point. N’était-ce la médecine du Roi, il serait condamné." Il renverra aussi le barbier venu le raser à la veille de son exécution, refusant de "payer un penny pour [sa] tête maintenant qu’elle appartient au Roi."
Humour, mais aussi sens de l’autorité temporelle. Il a toujours eu et il a encore un si grand respect de l’autorité du Roi que lorsqu’on vient lui signifier que le Roi désire qu’il évite de parler trop lors de son exécution, il se conforme à la recommandation. Car, dit-il, "je meurs en bon serviteur de mon Roi."
Il est décapité le 6 juillet 1535, après avoir recommandé son âme à la prière d’une foule pas vraiment bienveillante. Après avoir dit son désir de prier pour l’Angleterre et les Anglais. Après avoir pardonné à son bourreau, le remerciant de lui ouvrir le Ciel et après lui avoir demandé de "bien viser car j’ai un petit cou" et si possible de "faire attention à ne pas abîmer [sa] barbe".
Voilà pour l’histoire de Thomas.
[...]
[crédit : Holbein le jeune / étude pour un portrait de Thomas More, c. 1526]

1 Comments:
"But aren’t friends of friends sometimes our friends?"
That's something I would understand...
By the way, what you quote from his trial is not from his trial, if I remember well. He spoke freely about all these subjects only after being sentenced to death. That's only after having lost everything that he ended the fight for his own life and told the court about the true matters of his trial. That's one of the reasions tose who think Thomas was a fool that disregards the value of his life and overweights the importance of his conscience are definitely misunderstanding him.
By
Monsieur Jean, at 10:26 AM
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