Vivons heureux sans en avoir l'air
Petite chronique de la vie, comme elle est...

04 juillet 2006

Un maître (et une amante)

Afin d'instruire la jeunesse et la rendre amoureuse des sciences, de l'honneur et de la vertu, pour être capable de servir au public.
Henri IV, instituant le collège royal de La Flèche, 1604

On parlait de musique. Je crois. Et j'ai pensé à lui. Sans bien savoir pourquoi.

Je me suis souvenu de ce dernier cours. Mon dernier cours de français, quelques jours avant les oraux. Son dernier cours à lui, après 30 ans dans la même classe. 30 ans qui en avait fait une sorte d'amer, référence partagée par 30 générations. 30 ans au cours desquels la même exigence, envers ses élèves mais d'abord envers lui-même, ne s'est jamais démentie, année après année. 30 ans de préparation méticuleuse de chacun de ses cours pour nous livrer une réflexion à la fois originale, unique et pourtant complètement dans le droit fil de ce que la préparation d'un concours peut exiger.

De ce dernier cours, nous avions eu un peu peur. Pas un effroi, plutôt une sorte d'intimidation : le sentiment d'être les témoins priviligiés de quelque chose qui nous dépasserait. Et, aussi, anticipant l'émotion d'un homme qui n'avait jamais habitué ses classes à voir ni même deviner ses états intérieurs, une sorte de pudeur.

Au cours de l'année, nous l'avions vu changer. S'humaniser. Nous devinions le travail du temps, l'approche d'un cap comme il y en a peu dans la vie d'un homme.

Comme cette fois où nous l'avions entendu nous confier, au hasard d'un cours, une après-midi de printemps claire et studieuse, ses impressions en choisissant un livre, dans sa bibliothèque que j'imaginais aux dimensions d'une culture que je découvrais éclectique et devinais immense. Nous confier cette impression étrange de se dire que, peut-être, c'était la dernière fois qu'il passerait le doigt sur les tranches du rayon à la recherche de..., la dernière fois qu'il parcourrait la table, feuilleterait les chapitres, relirait dans le texte ce petit bout de paragraphe qui, pour lui, faisait toute la valeur de ce livre, comme si les trois cents et quelques pages n'avaient été imprimées que pour être l'écrin de ces quelques lignes.

Nous savions que ce serait la dernière fois qu'il monterait sur l'estrade, poserait son cartable sur le bureau...

Nous devinions que cette fois, il n'en sortirait aucun des livres qu'il empilait avant de commencer son cours et dont dépassaient des marques pages, qu'il attraperait rapidement, pour nous lire quelques lignes, et quelques lignes encore avant de reposer le livre, ouvert, la tranche légèrement forcée, sur le bureau. Nous devinions que cette fois, il n'écrirait aucune référence au tableau.

Et j'étais là, un peu ému, conscient que, des cours comme celui-ci, ce sont des instants rares dans une vie. Uniques, en fait, dans la sienne... dans la mienne aussi.

C'était son dernier cours, il en a fait un testament.

Il a voulu nous dire ce qui l'avait poussé, toutes ces années. Pourquoi il avait patiemment préparé au concours des générations de taupins. Pourquoi il avait choisi le vieux bahut alors qu'il n'aurait pas déparé dans une khagne parisienne. Il nous a parlé, laissant transparaître une émotion peu habituelle mais encore contenue.

Une heure durant, il a tenu sa classe, une dernière fois, plus silencieuse que d'habitude, plus attentive que d'ordinaire... Je n'ai pas le souvenir exact de ce qu'il nous a dit. Mais j'ai le souvenir précis de ce qu'il m'a donné ce jour-là. Que j'ai reçu comme un legs.

En sortant de ce dernier cours de français, je savais que j'avais quitté un professeur. Et rencontré un maître.

Un maître qui m'a rendu amoureux autant qu'il m'a instruit. Amoureux de culture, de réflexions et d'une langue dont il a été le premier à me faire comprendre qu'elle mérite d'être traitée en amante exigeante...


[BO : Zbigniew Preisner, Requiem for my friend qu'il me semble avoir découvert presque au même moment]

[crédit photo : inconnu]