dîner en ville en deça du 45ème parallèle
[De retour des bords de la Mare Nostrum]
Il y a toutes sortes de dîners. Dîners entre intimes où les mots en disent moins qu'un regard, un sourire ou un voile de tristesse qui passe sur un visage familier, comme une risée sur la mer étale. Dîners de famille avec ses connivences et ses allusions indéchiffrables au non-initié (mais la seule présence d'un non-initié ne dénature-t-elle pas le charme unique du dîner de famille ? du moins elle le transforme). Dîners de potes, prétexte gastronomique (ou pas) à une improbable discussion faite des nouvelles des uns (les potes présents) et des autres (les potes absents), des souvenirs de uns (les potes qui s'en rappellent) et des autres (ceux qui étaient trop pétés pour se souvenir de quoi que ce soit), des projets des uns (ceux qui en ont) et des autres (ceux qui aimeraient en avoir) et de toutes autres choses qui permettraient, au gré des dichotomies et des recouvrements, de faire de chacun des convives un élément unique mais rarement isolé de la bande de potes en question. Dîner de travail dont il ne sortira rien (à l'heure du dîner, il est trop tard pour travailler) ou beaucoup (les grandes avancées arrivent souvent à l'improviste, alors qu'on ne les espère plus).
Et puis, il y a les dîners en ville.
Institution parisienne et séculaire qui consiste à rassembler quelques jeunes auteurs à la mode (jeunes auteurs qui peuvent être aussi bien de jeunes, jeunes auteurs ou de jeunes auteurs un peu plus agés - à la réflexion, la recette originale ne précise en fait que "auteur à la mode", sans précision d'age , ni de mode), si possible un éditeur ou un chroniqueur ou toute autre grenouille à même de donner des précisions météorologiques* sur l'état du milieu (ne pas confondre avec l'Empire du milieu qui peut néanmoins fournir un sujet de conversation utile en cas de blanc, relancer la conversation d'un "Au cours de mon dernier voyage en Chine..." - milieu donc, puisque tout dîner en ville se doit de représenter un milieu, sans précision d'age, de mode, ni d'aucune sorte d'ailleurs) et, pour compléter, une ronde de convives (ronde ovale lorsque le nombre est supérieur à 4, ce qui est généralement recommandé pour entrer dans la catégorie "dîner en ville" au regard des critères standards et généraux) soit toutes sortes de gens, si possible brillants et en vue (ces deux critères étant en revanche laissés à l'appréciation des intéressés, normalement confirmée par la puissance invitante qui se déjugerait en invitant des convives médiocres et insipides) nécessaires à l'initiation d'une alchimie complexe.**
La liste des convives est à la réussite du dîner ce que les oeufs, le lait et la farine sont à de bonnes crêpes***. Cependant la liste des convives ne fait rien de plus pour la réussite du dîner que les oeufs, le lait et la farine pour de bonnes crêpes : le dosage est primorial mais encore faut-il se conformer à la recette (ou improviser une variation sur la recette, ce qui est plus ambitieux mais aussi plus risqué) et un peu d'adresse (verser d'un habile coup de main, retourner d'un mouvement leste du poignet). La recette, donc. Ce qu'il faut pour détendre les papilles (c'est toujours meilleur si c'est bon) et délier les langues (le jus d'orange n'est à cet égard pas la meilleure indication). Et une chronique complexe à dérouler, avec un rythme variable et des silences délicatement aménagés. Le plat est généralement le bon moment pour lancer un invité : récit de voyage au Tibet (plus original que la Chine, en fait, tellement banal, la Cité interdite, la muraille et les grues su n+1ième périphérique), expérience préfectorale propice à la désillusion et à un certain cynisme un peu las et tout à fait désabusé, doctorat sur un sujet improbable mais passionnant (du moins l'espère-t-on pour le malheureux doctorant qui trime depuis 5 ans et demi sur son sujet de thèse), etc. Le succès du monologue qui s'en suit tient en général à une savant compromis entre trois paramètres incontournables mais ajustables à l'envie : l'intérêt objectif du sujet, le talent oratoire de l'énonciateur et l'originalité générale du propos****. Normalement, avant le fromage, c'est vraiment parti. Vos convives (ou commensaux, si vous n'êtes vous même que l'un des convives et que vous avez un peu de goût pour les mots inusités) finalement échauffés se lachent enfin. Les petites phrases se cisellent, les allusions allusionnent et les jugements à l'emporte-pièce s'emportent dans un staccato trop rapide pour qu'une défense opportunément absente (ou absorbée par la dégustationd'une crêpe d'un tiramisu aux fruits rouges) puisse interjeter en appel. Au plaidoyer argumenté on préfère la formule rapide, la saillie sanglante, le sous-entendu entendu. Mais le jugement sera aussi définitif qu'un arrêt en Cour de Cass. Parfois, deux convives rompent quelques lances dans un assaut à fleurets mouchetés (ou pas) au dessus de cadavres de bouteilles dont le nombre est souvent un bon indicateur de l'âpreté d'une bataille le plus souvent indécise. Puis on signera un armistice sur le dos d'un absent choisi au terme d'une procédure contradictoire parfois longue visant à ne facher aucun des ego en présence, ni leurs parents ou alliés. Armistice scellée au salon par un calumet de la paix avantageusement remplacé par un havane et un cognac (ou un armagnac voire une chartreuse). Bref, recette subtile et précise d'un dîner en ville dont je sais à présent que la localisation précise (48°51'N, 2°21'E) n'est pas un ingrédient impératif. On peut aussi dîner en ville en deça du 45ème parallèle.
* Par définition, une précision météorologique est une information cruciale mais par nature inexacte.
** Cher lecteur, tu as à présent le droit de reprendre ta respiration après cette phrase trop longue que la paresse (ma meilleure qualité) m'interdit de réécrire... en plus d'abord, c'est vachement clair (paresseux mais pédagogue).
*** On a les idées qu'on peut, hein ? et puis les ingrédients du tiramisu aux fruits rouges ne me sont pas revenus...
**** Pour en savoir plus sur cette typologie utile à des fins de classement, y compris vertical, voir notamment De la phrase à la phraséologie, essais sur l'interdépendance entre l'énonciateur et l'énoncé (et réciproquement) - actes du colloque tenu en avril 2003 à l'ISPLA - Institut supérieur de pédagogie et de lexicographie appliquée. Parce qu'en bon pédagogue, je suis aussi capable de me farcir ce genre de conneries (ou de faire semblant, comme tout le monde !).
Il y a toutes sortes de dîners. Dîners entre intimes où les mots en disent moins qu'un regard, un sourire ou un voile de tristesse qui passe sur un visage familier, comme une risée sur la mer étale. Dîners de famille avec ses connivences et ses allusions indéchiffrables au non-initié (mais la seule présence d'un non-initié ne dénature-t-elle pas le charme unique du dîner de famille ? du moins elle le transforme). Dîners de potes, prétexte gastronomique (ou pas) à une improbable discussion faite des nouvelles des uns (les potes présents) et des autres (les potes absents), des souvenirs de uns (les potes qui s'en rappellent) et des autres (ceux qui étaient trop pétés pour se souvenir de quoi que ce soit), des projets des uns (ceux qui en ont) et des autres (ceux qui aimeraient en avoir) et de toutes autres choses qui permettraient, au gré des dichotomies et des recouvrements, de faire de chacun des convives un élément unique mais rarement isolé de la bande de potes en question. Dîner de travail dont il ne sortira rien (à l'heure du dîner, il est trop tard pour travailler) ou beaucoup (les grandes avancées arrivent souvent à l'improviste, alors qu'on ne les espère plus).
Et puis, il y a les dîners en ville.
Institution parisienne et séculaire qui consiste à rassembler quelques jeunes auteurs à la mode (jeunes auteurs qui peuvent être aussi bien de jeunes, jeunes auteurs ou de jeunes auteurs un peu plus agés - à la réflexion, la recette originale ne précise en fait que "auteur à la mode", sans précision d'age , ni de mode), si possible un éditeur ou un chroniqueur ou toute autre grenouille à même de donner des précisions météorologiques* sur l'état du milieu (ne pas confondre avec l'Empire du milieu qui peut néanmoins fournir un sujet de conversation utile en cas de blanc, relancer la conversation d'un "Au cours de mon dernier voyage en Chine..." - milieu donc, puisque tout dîner en ville se doit de représenter un milieu, sans précision d'age, de mode, ni d'aucune sorte d'ailleurs) et, pour compléter, une ronde de convives (ronde ovale lorsque le nombre est supérieur à 4, ce qui est généralement recommandé pour entrer dans la catégorie "dîner en ville" au regard des critères standards et généraux) soit toutes sortes de gens, si possible brillants et en vue (ces deux critères étant en revanche laissés à l'appréciation des intéressés, normalement confirmée par la puissance invitante qui se déjugerait en invitant des convives médiocres et insipides) nécessaires à l'initiation d'une alchimie complexe.**
La liste des convives est à la réussite du dîner ce que les oeufs, le lait et la farine sont à de bonnes crêpes***. Cependant la liste des convives ne fait rien de plus pour la réussite du dîner que les oeufs, le lait et la farine pour de bonnes crêpes : le dosage est primorial mais encore faut-il se conformer à la recette (ou improviser une variation sur la recette, ce qui est plus ambitieux mais aussi plus risqué) et un peu d'adresse (verser d'un habile coup de main, retourner d'un mouvement leste du poignet). La recette, donc. Ce qu'il faut pour détendre les papilles (c'est toujours meilleur si c'est bon) et délier les langues (le jus d'orange n'est à cet égard pas la meilleure indication). Et une chronique complexe à dérouler, avec un rythme variable et des silences délicatement aménagés. Le plat est généralement le bon moment pour lancer un invité : récit de voyage au Tibet (plus original que la Chine, en fait, tellement banal, la Cité interdite, la muraille et les grues su n+1ième périphérique), expérience préfectorale propice à la désillusion et à un certain cynisme un peu las et tout à fait désabusé, doctorat sur un sujet improbable mais passionnant (du moins l'espère-t-on pour le malheureux doctorant qui trime depuis 5 ans et demi sur son sujet de thèse), etc. Le succès du monologue qui s'en suit tient en général à une savant compromis entre trois paramètres incontournables mais ajustables à l'envie : l'intérêt objectif du sujet, le talent oratoire de l'énonciateur et l'originalité générale du propos****. Normalement, avant le fromage, c'est vraiment parti. Vos convives (ou commensaux, si vous n'êtes vous même que l'un des convives et que vous avez un peu de goût pour les mots inusités) finalement échauffés se lachent enfin. Les petites phrases se cisellent, les allusions allusionnent et les jugements à l'emporte-pièce s'emportent dans un staccato trop rapide pour qu'une défense opportunément absente (ou absorbée par la dégustation
* Par définition, une précision météorologique est une information cruciale mais par nature inexacte.
** Cher lecteur, tu as à présent le droit de reprendre ta respiration après cette phrase trop longue que la paresse (ma meilleure qualité) m'interdit de réécrire... en plus d'abord, c'est vachement clair (paresseux mais pédagogue).
*** On a les idées qu'on peut, hein ? et puis les ingrédients du tiramisu aux fruits rouges ne me sont pas revenus...
**** Pour en savoir plus sur cette typologie utile à des fins de classement, y compris vertical, voir notamment De la phrase à la phraséologie, essais sur l'interdépendance entre l'énonciateur et l'énoncé (et réciproquement) - actes du colloque tenu en avril 2003 à l'ISPLA - Institut supérieur de pédagogie et de lexicographie appliquée. Parce qu'en bon pédagogue, je suis aussi capable de me farcir ce genre de conneries (ou de faire semblant, comme tout le monde !).

4 Comments:
Heu ... Excusez-moi, je ne fais que passer, alors je me renseigne ... C'est fait exprès "pédégogue"?
Lola
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Lola, at 4:13 AM
Oh, Monsieur Jean ce que vous êtes snob!un tiramisu aux fruits rouges!
C'est bien un truc de parisien, ça!
et puis parfois,on se retrouve dans un dîner de cons...avec son staccato de lieux communs...et on est le dindon de la farce (c'est idiot comme expression, ne devrait-on pas plutôt dire la farce du dindon ?)ou la dinde de Thanks giving...
"au fait ne m'invitez jamais à un dîner...j'aurai toujours un doute"
(hmmm..hmmm je voudrais pas insister ,parce que Lola a déja remarqué ,mais vu le nombre de coquilles ,(monolgue,objetctif,puise,)
le vin devait être bon ?)
Sacha Baron Cohen a racheté les droits du "Dîner de cons" ,avez vous vu Borat?si oui, une petite chronique cinématographique nous/me serait précieuse pour gagner du temps.:-)
Ben quoi,c'est bien vous qui fréquentez les endroits branchus et les grenouilles de la rive gauche ?
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Anonyme, at 6:15 AM
> Lola : confus et corrigé ; sur mon clavier, le "é" est trop près du "a".
> Lili : le vin n'a malheureusement rien à voir avec les coquilles, pas plus que les oeufs de la pâte à crêpes... billet brouillonné dans le TGV au retour et tapoté rapidement hier soir [... j'en dis pas plus mais je n'en pense pas moins ...]. Sinon, mon dernier dîner en ville ayant eu pour localisation précise (43°07’N - 05°55’E), je démens formellement toute accointance avec les grenouilles de la rive gauche... enfin, ça dépend de la définition exacte de l'espèce Rana parisii.
Euh... et c'est tout ? ah non, Borat ? ben pas encore mais Babel, à ne surtout pas manquer. Dans mon prochain dîner en ville, je m'insurgerai qu'il n'ait pas obtenu la palme à Cannes.
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Monsieur Jean, at 10:20 AM
Han, Monsieur Jean vous étiez vraiment au bord du Mare Nostrum,je croyais que c'était le nom du restaurant...quand je vérifie ma position par rapport aux pôles , j'obtiens
43° 17’ 51’’ Nord
5° 22’ 37’’ Est
il s'en est fallu d'un cheveu..dans la soupe!
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Anonyme, at 12:56 PM
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