Vivons heureux sans en avoir l'air
Petite chronique de la vie, comme elle est...

06 décembre 2006

Comment être pédant - 2

[suite de la série... et cette fois, un exercice]

La situation est simple. Presque désespérée. Vos commensaux s'avachissent dans leurs fauteuils, se répandent sur un sujet ardu, étalent leur science ou leur culture. Vous êtes perdu dans la conversation, noyé sous des citations érudites (latines, le plus souvent, approximatives, encore plus fréquemment) et des références compliquées (voire franchement abstruses genre, les canons de la poésie slave et l'influence conjuguée sur cette dernière de la poétique japonaise et de la pensée perse, avec en toile de fond une rivalité mimétique par rapport à la littérature tchétchène, analysés* par les lexicographes structuralistes de l'école de Yale). Bref, l'heure est grave : vous passez un sale quart d'heure. Une seule issue s'offre à vous pour vous rétablir : une séquence name dropping.

Le secret d'une bonne séquence name dropping c'est le mariage réussi d'un peu de mystère, d'un ton assuré et très sûr de lui et de beaucoup de bluff.

Le mystère, c'est votre capacité à mettre en scène ce qu'il faut de détails et d'approximations pour construire votre décor sur la base d'éléments factuels et du produit de l'imagination de vos interlocuteurs savamment dirigée par vos soins. Le name dropping sans une petite contextualisation préalable, c'est comme un gateau pas cuit, c'est indigeste sur le moment et ça vous passe l'envie de regoûter les prodiges culinaires de la cuisinière (enfin, sans sexisme aucun, du cuisinier, plutôt, parce que, personnellement, le dernier gateau immangeable que j'ai "dégusté", c'était l'oeuvre commune et inventive de deux cuisiniers - dont un que vous connaissez bien, si vous voyez ce que je veux dire**). Bref, racontez (un peu) et surtout suggérez (beaucoup). Par exemple, dîtes "Tiens, hier j'étais à Matignon***" (ou plus élaboré "Tiens, hier, rue de Varenne" - voir aussi section suivante). Restez en là, si votre interlocuteur connaît, il n'est pas nécessaire que vous précisiez, s'il ne connaît pas, laissez le fantasmer sur ces endroits qui lui sont fermés. Evidemment, la contextualisation (et le mystère qui va de pair) ne sont pas seulement géographique... (Si vous ne voyez pas ce que je veux dire, je vous laisse imaginer !)

Le ton assuré est un ingrédient essentiel. Par exemple (oui, je procède de manière presque pédagogique en commençant par un exemple), si vous optez pour le prénom dropping, il convient que vous fassiez comprendre à vos interlocuteurs que s'ils ne savent pas qui est Machin (Dominique, dans l'exemple précédent), ce sont vraiment des gros nazes would be ou des has been mais en aucun cas des gens qui comptent. A la limite (mais vraiment l'extrème limite), précisez d'un ton agacé en fixant celui d'entre eux qui vous fait le plus l'effet d'être une carpe, mieux, une tanche sortie de l'eau et qui vous regarde bêtement d'un air interrogatif avec des yeux qui implorent "Mais c'est qui, Machin ? on parle de qui que je connais pas ?", en un mot "On parle de quoi, là ? (ne pas confondre avec le même air stupide qui préciserai "on parle de koala", ça peut être la même personne mais ça n'appelle pas la même réponse) précisez donc, éventuellement (mais pas eventually, hein ?), d'un ton sans appel mais néanmoins compatissant (c'est vachement plus humiliant) "Mais enfin, Machin Bidule, évidemment". Bon, vous avez compris. (C'est là que vous vous rendez compte que je suis un très mauvais prof, parce que, même si vous n'avez pas compris, je ne développerai pas l'idée générale, à vous de vous débrouiller avec mon exemple à deux balles).

Enfin, le bluff, évidemment, parce que ce qui compte dans le name dropping c'est d'accréditer l'idée que vous en êtes (des ces gens qui comptent ou du moins peuvent compter) et les connaissez (les gens qui comptent vraiment) voire les tutoyez (là, vous comptez d'autant plus que vous aussi, on vous compte****). L'important, c'est pas que ce soit vrai (ou pas, d'ailleurs), mais que le doute s'installe. Et le doute, c'est le début d'un bon gros mensonge. Ce qui, à terme vous installera dans la sous catégorie du pédant menteur (bien plus remplie que celle du pédant érudit à qui l'on pardonnerait presque de ne pas se rendre compte qu'il est pédant... à moins que ce ne soit évident que c'est très très conscient auquel cas on a affaire à un maître pédant, sujet d'une prochaine leçon).

* C'est plus sûr de mettre un pluriel à ce stade - je ne sais plus vraiment de quoi je parle (des canons slaves - enfin, c'est pas trop mon type, les beautés froides de l'Est et autres bon baisers de Russie - de la poésie, de la poétique, des influences ou de tout ça en même temps).

** Je ne peux pas dire "Suivez mon regard" parce qu'au mieux je fixerai mes pieds et qu'en plus j'avais essayé de le faire avec autre chose que mes pieds - ce que les gens qui ont eu le privilège de le goûter n'ont pas voulu croire.

*** Bon, c'est un exemple comme ça, après ça je compte sur vous pour adapter. Parce que Matignon, ça parle pas à tout le monde, pour d'autres, on parlera plus volontiers de l'avenue Montaigne, du Meurice, de chez Van Cleef ou Chaumet ou que sais-je encore...

**** Allez, s'il te plait, dit-moi que tu as saisi ce jeu de mots idiot... merci... oui, ben, pour la peine, je te fais la leçon gratis, tiens.

[et l'exercice, alors, me direz-vous, et bien je vous invite à lâcher un prénom au hasard, mettons Nicolas (oui, parce que c'est la saint Nicolas aujourd'hui) dans un dîner, lorsque vous y parviendrez en réussissant à raconter n'importe quoi à propos de Nicolas et que tout le monde croie que vous parlez de M. Hulot ou de M. Cage ou de M. Anelka ou qui sais-je encore, vuos aurez le droit de passer à la troisième leçon : comment devenir docteur es pédanterie ?]

[message personnel : moi, j'aime bien les parenthèses, et les crochets aussi, même s'ils sont un peu plus obtus.]

3 Comments:

  • Bon, d'abord je vous dirai tout de go(et par jeu) que le compte n'est pas bon!
    (notez au passage l'évocation subliminale que seuls les accros de Patrice auront saisie )M'enfin Machin Bidule, évidemment!

    je n'ai rien compris au jeu de mots (au risque de vous paraître une carpe aux yeux de merlan frit, ce qui est un comble pour la carpe et plus encore pour le merlan, nan je dis ça parce que c'est vendredi aujourd'hui) et puis comme disait ce cher Nikos "Je n'espère rien, je ne crains rien, je suis libre."

    Dites, votre gâteau c'est celui que vous apporté pour boire le thé avec Alexandre et Egor?

    (http://www.liberation.fr/actualite/monde/218251.FR.php)

    Carpe diem!

    By Anonymous Anonyme, at 5:17 AM  

  • Je n'avais pas capté le jeu de mot non plus. Mais il y en a deux dans la première phrase. Ou plutôt un jeu de mots et une référence culturelle.
    Patrice, il doit sucrer les fraises, non ? Avec du sucre glace, puisque Lili vient du froid (dans ce cas-là, ne pas se réchauffer avec un verre de vin venu d'on ne sait où...)

    By Anonymous Anonyme, at 3:22 PM  

  • Légère variante : à la question "Nicolas qui ?", se tourner au milieu d'une phrase vers l'inculte et lui dire très vite "Bicoles Machin" sur un ton entendu avant de reprendre très vite le cours de votre propos.
    Alors les autres convives (qui n'avaient pas capté non plus, of course) se sentent valorisés et offrent un sourire compatissant à celui (celle?) qui a osé avouer son inculture...
    Double effet !

    (la solution dans le prochain n°, pour le jeu de mots ? ;-)

    By Anonymous Anonyme, at 5:15 PM  

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