CPE, puisqu'il faut bien en parler...
i. je suis un gros flemmard ;
ii. je suis tenu à un certain devoir de réserve (je dis ça pour justifier i.) ;
iii. je me vois pas vous conseiller la lecture du rapport Cahuc-Kramarz (pourtant excellent) et que vous n'avez peut-être pas le temps de lire Le Chômage, fatalité ou nécessité ? de Cahuc et Zylberberg (que j'ai chroniqué par ailleurs, mais je n'arrive pas à remettre la main sur mon papier...) et que d'autres ont écrit avec assez de talent ce que j'en pense.
Je vous laisse en guise de pis-aller*, La possibilité des réformes, Le Monde, dimanche 19 mars 2006, par Eric Le Boucher (si je ne partage pas forcément l'ensemble des conclusions**, le diagnostic est le même) :
Une mauvaise réforme peut chasser les bonnes. C'est l'immense risque que fait courir le contrat première embauche à la France. A avoir si mal conçu, si mal expliqué son projet et à l'imposer à coups de matraques de CRS, Dominique de Villepin aggrave le cas des réformes au lieu de convaincre le pays de leur bien-fondé. Et il l'aggrave, de surcroît, auprès de la catégorie sociale qui souffre le plus de cette France en déclin et qui a le plus besoin de libertés, d'initiatives, de mouvements, bref, de réformes : les jeunes.
Quoi que fasse désormais le premier ministre, qu'il retire le CPE, qu'il parvienne à l'"améliorer" ou qu'il gagne sa bataille contre les facs en grève, le mal est fait. Non seulement il lui est interdit de tenter toute autre réforme dans les treize mois qui restent avant la présidentielle, mais, surtout, il aura nourri la France du non et de l'immobilisme en la relégitimant de la pire façon, l'idéologique.
Voilà le comble : les étudiants et les jeunes qui sont les exclus du monde du travail (ils sont les "out" des économistes) vont défiler avec les syndicats des "in", ceux de la fonction publique et de l'emploi à vie, qui bloquent toute évolution au nom d'une pseudo-résistance contre l'ultralibéralisme et la précarité. Les victimes et les responsables de concert : la France sociale est en pleine confusion. Bravo, Villepin ! Le premier ministre se met à dos la CFDT, le seul syndicat qui soutenait les réformes, et il renfloue FO et la CGT en leur apportant des renforts inespérés, alors qu'ils étaient en perte de vitesse. Dix ans après les grèves de la SNCF de 1995, devant lesquelles le président Chirac avait reculé par lâcheté et qui ont marqué l'entrée de la France en glaciation, son premier ministre remet ça, cette fois-ci par bévue, maladresse et orgueil démesuré. Bravo, bravo !
Le CPE est mieux qu'un stage et moins bien qu'un CDI. Il est bénéfique pour les faibles qualifications et il est éventuellement menaçant pour les diplômés qui avaient une entrée directe et entière dans l'emploi. D'où sa mal-construction, son ambiguïté, porte ouverte à toutes critiques, vraies et fausses, et à toutes les manoeuvres politiques.
Le marché de l'emploi a besoin de souplesse pour correspondre à un capitalisme nouveau. On peut en penser ce qu'on veut, mais on ne peut nier la réalité d'une économie où les grandes usines de masse ont laissé place à des petites unités mises en concurrence et à des services. Cette économie repose sur les personnes, il n'est pas illégitime de désirer les tester une à une. Les économistes Pierre Cahuc et André Zylberberg rappellent que le marché du travail est devenu un grand va-et-vient "d'embauches et de départs simultanés" : tous les jours 30 000 personnes perdent leur emploi et 30 000 en retrouvent un. (Le Chômage, fatalité ou nécessité ? Flammarion.) Pour embaucher une personne, les entreprises en engagent trois et se séparent de deux.
La France a cru pouvoir freiner ce mouvement en sanctionnant les licenciements. Cette politique de conservation des emplois existants n'a pas ralenti la progression du chômage et elle a créé un marché dual, où ce sont les mêmes, les plus jeunes et les plus faibles, qui subissent toute la précarité du système et vivent de stage en stage.
La bonne stratégie consisterait, au contraire, à faciliter le jeu du marché du travail tout en veillant à ce que chacun ait ses chances et à ce que personne ne tombe au passage dans le fossé. La réforme, la vraie, impliquerait toutes les catégories sociales mises sur le même plan, elle simplifierait les dizaines de dispositifs existants et les centaines de pages du code du travail, pour étudier, essayer, évaluer et adopter un contrat unique, pour tous, intermédiaire entre le CDD et le CDI et dont les garanties augmenteraient avec le temps.
Un pays de fonctionnaires et de retraités
Le CPE est une initiative qui va dans ce sens, mais pressée, tarabiscotée et ne s'appliquant qu'aux jeunes, elle leur donne le sentiment qu'on leur réserve, une fois de plus, la précarité.
Pouvait-il en être autrement ? Si, forcément complexes, les réformes doivent être replacées dans une vision d'ensemble et expliquées, forcément douloureuses, elles doivent être menées par des équipes crédibles. Or les jeunes ne peuvent que mal prendre une initiative de ce pouvoir qui les sacrifie depuis toujours. Comment juger autrement un gouvernement qui découvre leur problème de chômage à la treizième heure ? Comment accorder crédit à un gouvernement qui accumule, comme ses prédécesseurs, une dette record laquelle pèsera sur leurs épaules ? Qui défend une politique agricole vieillie aux dépens de l'Europe de la recherche ? Qui craint le progrès, l'avenir et les sciences au point d'inscrire la précaution, et son principe, au fronton de la Constitution ? Qui ne s'inquiète pas de voir 300 000 Français, non qualifiés ou très qualifiés, partir à Londres parce qu'il n'y est pas interdit d'y réussir ?
Une moitié des départements français vit principalement des revenus de redistribution [...]. Où est l'avenir ? Les jeunes ont mille fois raison de se révolter.
[update : puisque j'ai remis la main sur ma recension...]
Et puis, si, vous devriez lire Le Chômage, fatalité ou nécessité ? c'est vraiment un très bon ouvrage de vulgarisation et après, vous ne verrez plus les choses comme avant... et vous comprendrez*** ce que je fais de mes journées ! Quant aux lecteurs pressés, ma fiche de lecture est là.
[re-update : que personne ne lira, mais bon...]
Il n'est pas content Olivier Blanchard (il le dit sur telos-eu) et pourtant, on ne peut pas le taxer de gros connard ultra-libéral, il n'est pas con (il est Chair du département d'économie du MIT) et le moins qu'on puisse dire, c'est qu'il connait le sujet (ça doit faire 30 ans qu'il travaille sur le problème du chômage, notamment en France, voir cette petite synthèse fort intéressante).
* Oui, je parle une langue extrêment châtiée (et pleine de fautes d'orthographe)...
** J'ai failli écrire un billet polémique dont le titre aurait été : "Les manifs d'aujourd'hui font les révoltes d'hier".
*** Oui, je n'ai jamais été très doué pour vous l'expliquer. Mais j'essaie de faire des progrès, vous savez.

1 Comments:
Soit tu postes au lieu de bosser ... soit tu postes tard au lieu de dormir ....
By
Anonyme, at 4:54 PM
Enregistrer un commentaire
<< Home