Une cloche de verre, un mouton... un au-revoir
Il ne répondit pas à ma question, mais il ajouta :
- Moi aussi, aujourd'hui, je rentre chez moi...
Puis, mélancolique :
- C'est bien plus loin... c'est bien plus difficile...
[...]
Il dit encore :
- Tu sais... ma fleur... j'en suis responsable ! Et elle est tellement faible ! Et tellement naïve. Elle a quatre épines de rien du tout pour la protéger contre le monde...
Moi je m'assis parce que je ne pouvais plus tenir debout. Il dit :
- Voilà... C'est tout...
Il hésita encore un peu, puis il se releva. Il fit un pas. Moi je ne pouvais pas bouger.
Il n'y eut rien qu'un éclair jaune près de sa cheville. Il demeura un instant immobile. Il ne cria pas. Il tomba doucement comme tombe un arbre. Ça ne fit même pas de bruit, à cause du sable.

[...]
Alors je me demande : "Que s'est-il passé sur sa planète ? Peut-être bien que le mouton a mangé la fleur..."
Tantôt je me dis : "Sûrement non ! Le petit prince enferme sa fleur toute les nuits sous son globe de verre, et il surveille bien son mouton..." Alors je suis heureux. Et toutes les étoiles rient doucement.
Tantôt je me dis : "On est distrait une fois ou l'autre, et ça suffit ! Il a oublié, un soir, le globe de verre, ou bien le mouton est sorti sans bruit pendant la nuit..." Alors les grelots se changent tous en larmes !...
C'est là un bien grand mystère. Pour vous qui aimez aussi le petit prince, comme pour moi, rien de l'univers n'est semblable si quelque part, on ne sait où, un mouton que nous ne connaissons pas a, oui ou non, mangé une rose...
Regardez le ciel. Demandez-vous : le mouton oui ou non a-t-il mangé la fleur ? Et vous verrez comme tout change...
Et aucune grande personne ne comprendra jamais que ça a tellement d'importance !
Antoine de Saint-Exupéry, Le Petit Prince
[Voilà, l'heure de partir, au moins pour quelques temps. A vrai dire, il y a quelques minutes, ça n'était pas évident. Mais partir, puisque c'est ce que me souffle une petite voix. Partir. Sans vrai raison. Enfin, sans raison qui se dise, se montre, se voit ou se comprenne. Ce ploug est en vacance, pour le temps qu'il faudra. Merci à ceux d'entre vous qui sont passés, "ombres discrètes et bienveillantes", merci à vous qui avez habité les fauteuils du salon, à l'occasion ou plus souvent, merci à vous qui avez usé du stylo rouge pour corriger les typos - les fautes de grammaire aussi, d'ailleurs. Merci à ceux qui ont compris ou deviné, au fil des mois. Et qui ont su... Et merci à toi, qui te demandes ce que tu fous là - merci, ne serait-ce que parce que personne ne t'as dit merci aujourd'hui. Adieu, comme on dit dans le Béarn, quand on se quitte pour longtemps ou pas.]
[crédit : A. de Saint-Exupéry, "Il tomba doucement comme tombe un arbre", illustration originale du Petit Prince]
Chut...
*plop*
Pas tellement plus bruyant que l'explosion d'une bulle de savon, et pourtant... Il s'était concentré, et concentré encore. Il avait remonté le centre de gravite de toute sa matière grise, l'avait amassé au sommet de sa boite crânienne, avait poussé, les traits contractés du type qui frise l'occlusion et puis, d'un coup, le haut du crâne avait lâché. Laissant s'échapper une espèce d'ectoplasme au terme d'une sorte de bras de fer.
*plop*, donc. Sortir de cette tête qui lui faisait mal, échapper à la masse de calcul qui menaçait de le noyer. Respirer... La survie est parfois discrète, se dit-il alors qu'il entreprenait de se dégourdir un peu le cerveau, comme on secoue une nappe au vent après un repas trop long ou trop arrosé, en le faisant claquer quelque part devant lui. Ah, s'étirer les neurones pour se remettre, presque frais, au travail...
Oui, mais le *plop*, là juste au dessus de ma tête à moi, la mienne qui me fait un peu mal de s'être frottée toute la journée à ces histoires de..., c'est le bruit caractéristique d'une idée qui s'échappe, une fois de plus et que j'ai peur d'avoir encore effrayée, dans ma traque impatiente et fébrile. Un *plop* assez différent qui vous fait rêver à d'autres *plop* plus doux.
Hak se wui
Ça s'est passé un 4 janvier. Oui, si je vous fais le coup, vous allez crier au scandale, haro sur un écrivaillon aussi paresseux et peu inspiré. Sauf que, bon, mis à part le bureau pas mort depuis 10 jours, ce matin ressemblait foutrement au précédent. Mais, par respect pour toi, lecteur patient et par trop indulgent, je t'épargnerai le récit par le menu d'un réveil difficile et d'un départ franchement à l'arrach'. Enfin, passons, toi et moi avons convenu que ce n'est pas un sujet.
En revanche, je crois que je pourrais m'étendre sur ma perplexité de ce soir.
Voilà, faut que je le dise, ce soir, j'ai été voir Élection 1 [fr] de Johnny To. En fait le titre original, c'est Hak se wui et c'est vachement plus clair en cantonais et/ou en mandarin. Non, parce que, comment dire, j'ai bien aimé, mais je crois que je manque un peu de bases en matière de cinéma chinois... genre, euh, il a quoi de complètement exceptionnel ce film ? Du coup, la critique (quasi*) unanime, des Cahiers à Télérama en passant par Libé, Le Monde et Studio, Première ou les Inrocks, honnêtement, je suis pas certain de suivre. J'irais donc voir Élection 2 [fr], enfin, Hak se wui yi wo wai kwai, genre pour vérifier que... enfin, essayer de comprendre pourquoi je suis perplexe comme ça, là. Là où j'ai quand même de la chance, c'est qu'il sort mercredi prochain.
Bon, à defaut de comprendre, ou en attendant, je pourrais tout aussi bien me vautrer dans la perplexité. Là, tout de suite. Sous vos yeux dégoûtés. Mais, bref, je crois que je vais attendre un peu. La semaine prochaine, donc.
* Chronic'Art est un (tout petit) peu plus réservé ; résumer le film d'un "transformer une série B en Parrain made in Hongkong relève du contresens pour un cinéaste dont la facette lyrique n'est pas la meilleure" semble devoir marquer une relative déception. Quant à Fluctuat.net, je ne suis pas sûr qu'ils aient un avis, finalement.
[Je n'ose ajouter que c'est bien fait pour le cinéphile velléitaire qui sommeille en moi, certains se réjouiraient d'entendre ce genre d'aveu - oui, et non, cette fois, je ne dirais pas que, malgré tout ce qu'on peut dire, la photo est extraordinaire... me faites pas dire ce que je ne dirais pas, hein ?!]
Ca s'est passé un 3 janvier
C'était un matin ordinaire. Mais alors, complètement ordinaire, genre un 3 janvier. Le genre de matin qu'on oublie vite : réveil à l'arrach', lecture dans le métro sur le mode "merde, j'en étais où, pfff... bon ben, je reviens deux pages en arrière... merde, mais je comprends rien, c'est quoi ce bouquin" (forcément, quand on l'attrape au vol parce que le précédent a vaguement tourné sa dernière page la veille), premier changement (troisième wagon deuxième porte), deuxième changement (et merde, il me part sous le nez le c... bon en même temps, je suis à l'arrach' mais pas en retard non plus), arrivé à B., badge à l'entrée, bureau vide, mort depuis 10 jours...
Enfin, un matin ordinaire. Un de ces matins en pilotage automatique. Ca s'est passé un 3 janvier. En fait, on pourrait oublier.
Le 1er janvier vaut bien un 9 août
Voulons et ordonnons qu'en tous actes, registres, instruments, contracts, ordonnances, édicts, tant patentes que missives, et toute escripture privé, l'année commence doresénavant et soit comptée du premier jour de ce moys de janvier.
Donné à Roussillon, le neufiesme lour d'aoust, l'an de grace mil cinq cens soixante-quatre. Et de notre règne de quatriesme. Ainsi signé le Roy en son Conseil.
Résolutions pour ici. Commencer l'année avec des propos utiles et de circonstance. Éviter les voeux un peu convenus (pour ne pas dire conrevenus, tellement c'est les mêmes tous les ans).
Commencer donc l'année avec un propos intelligent. Le genre de propos qu'on recase dans les dîners quand personne n'a de ragot à lancer et qu'on a pas peur du ridicule. Genre, l'histoire de billet de dix dollars imprimé par la Banque des Citoyens de Louisiane (devenue plus tard la Citizens Bank of Louisiana - faire ici une longue digression sur le système monétaire américain avant l'établissement de la Federal Reserve, si l'auditoire décroche trop vite, revenir presto au billet de dix dollars), avant la guerre civile, qui était marqué dix sur son verso (oui, parce que si Napoléon n'avait pas vendu [en] la Louisiane pour 3 cents par acre en 1803, tout ou partie de 15 états représentant près du quart de la superficie des Etats-Unis seraient des départements français, du coup, on y aurait parlé la langue de Molière plutôt que celle de Shakespeare Woody Allen) et surnommé dixes ou dixies (on dirait plutôt ten bucks aujourd'hui, soit approximativement 7,55€). Depuis la Louisiane (et éventuellement le Sud en général) est connue comme le pays des dixies ou dixieland*.

Bref, ce genre de propos. Et de circonstance, si possible (oui, parce que ce n'est pas parce que le band de Duke Ellington a envahi la pièce d'à côté qu'une digression sur la terre natale du jazz s'impose...).
En revanche, c'est aujourd'hui ou jamais qu'il faut vous parler du 9 août. Pas de la découverte par Jacques Cartier en 1534 d'un fleuve qu'il avait d'abord confondu avec le mythique passage du Nord-Ouest entre Atlantique et Pacifique (de fait c'est peut-être parce qu'il ne prend conscience de sa méprise que plus tard qu'il le baptise d'après le saint du... lendemain, Laurent) mais de l'édit de Roussillon. Car le 9 août 1564, à Roussillon, près de Grenoble, le roi Charles IX signe en présence de sa mère, la régente Catherine de Médicis, un édit préparé par le chancelier Michel de L'Hospital et le ministre Sébastien de L'Aubespine**. Entre autres dispositions, il confirme l'article 39 de l'édit de Saint-Germain (17 janvier 1562) qui prescrivait déjà de dater les actes publics en faisant commencer les années au 1er janvier. Parce qu'avant, pour le dire vite, c'était le bordel : à Lyon, l'année commençait le 25 décembre, mais à Vienne (qui est au moins à 30 km au sud de Lyon en descendant le Rhône), le 25 mars. Ailleurs, c'est le jour de Pâques ou le 1er mars... Quelques décennies plus tôt, Charles Quint avait pris une mesure similaire pour ses terres. En 1582, le pape généralise cette mesure à l'ensemble du monde catholique (au milieu de la réforme nettement plus large du calendrier grégorien). Bon, je ne vais pas vous assommer d'emblée avec ces histoires de calendrier et tuer le conversation en ajoutant que les dix jours compris entre le 4 octobre 1582 et le 15 octobre 1582 furent purement et simplement supprimés par la réforme de Grégoire XIII et en concluant que le XVIème siècle fut décidément un siècle étrange. Non, non, pas vous assommmer. Juste vous souhaiter une... puisque depuis le 9 août 1564, c'est d'actualité le 1er janvier.
* [en] pour approfondir un sujet passionnant.
** Cultivés que vous êtes, vous connaissez tout de Catherine de Médicis, de ses trois fils, François II, Charles IX et Henri III ; le chancelier Michel de L'Hospital est pour vous un modèle d'honnête homme par l'étendue de son esprit, la rectitude de son jugement et sa modération, en revanche, si comme moi il y a peu, vous vous demandez qui peut bien être Sébastien de L'Aubespine, le 11ème édition de l'Encyclopedia Britannica vous apprendra qu'abbé de Bassefontaine, évèque de Vannes puis de Limoges, Sébastien est le fils de Claude de l'Aubespine, fondateur d'une dynastie de juristes et de diplomates éteinte au XVIIIème.
[il n'y a pas à dire, cette année, je vous instructionne ! et merci à Hérodote.net et à Louis G.]